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L'autre midi, alors que l'hiver vacillait dans le printemps dans le Vieux-Montréal, je cassais la croûte avec Me Jean Gagnon et son voisin de bureau, Me Conrad Délisle. Nous avions rendez-vous pour parler des Eudistes et de leurs collèges au Nouveau-Brunswick. Au temps du siècle d'antan, le père de Me Gagnon, m'avait-on dit, avait joué un rôle déterminant pour faire expédier, depuis le Québec, à Bathurst et Edmunston des livres en français dont les pères eudistes, dans leurs collèges là-bas, avaient un pressant besoin. Comme j'avais étudié chez les Eudistes au temps d'antan, le sujet m'avait intéressé.
Il y a cinq ans, Me Jean Gagnon est sorti de sa retraite après s'y être terré deux saisons. Il s'ennuyait dans ses occupations de retraité. Il besogne allègrement maintenant à son métier d'avocat comme un futur tendre octogénaire de bientôt. Et ce midi exquis de promesses de printemps, il nous parlait avec ravissement de son temps et de celui de son père, Onésime Gagnon. Celui-ci, ancien étudiant d'Oxford, fonda un important cabinet d'avocats dans la ville de Québec. Il devint le premier ministre des Finances de l'histoire du Québec et termina sa carrière comme lieutenant-gouverneur.
En 1933, à Sherbrooke, nous raconte Me Gagnon avec des mots précis extraits de sa mémoire qui se souvient aisément, son père Onésime Gagnon, alors député à Ottawa, pose sa candidature comme chef du Parti conservateur du Québec, pour succéder à Camillien Houde, défait personnellement en 1931 dans deux comtés à la fois: ceux de Saint-Jacques et de Sainte-Marie, lors des élections générales gagnées par Alexandre Taschereau. Armand Lavergne, avocat flamboyant et homme politique nationaliste percutant, alors vice-président de la Chambre des Communes, s'était amené au soir de sa vie à Sherbrooke et, en s'appuyant sur ses cannes, avait déclaré en désignant Duplessis: « Ouvrez-lui les portes de la gloire. Il en est digne. » Onésime Gagnon avait déclaré antérieurement au congrès de Sherbrooke: « Armand Lavergne ne compte plus. » C'est Maurice Duplessis qui va gagner à Sherbrooke par 332 voix contre 241 voix (Nous avions terminé le potage et n'avions point soufflé mot des Eudistes ni de leurs livres tant étaient grisants les propos de Me Gagnon).
En août 1936, Duplessis, avec 75 députés, prend le pouvoir à Québec avec son Union nationale regroupant des conservateurs, des nationalistes et des libéraux. Duplessis se voit contraint d'offrir un poste de ministre à son adversaire au congrès de Sherbrooke, Onésime Gagnon, qui a quitté Ottawa pour se présenter à Québec. Il nomme Onésime Gagnon ministre des Mines, de la Chasse et des Pêcheries. Pendant que le père de Me Jean Gagnon s'occupe de pêcheries en Gaspésie, c'est Fisher, de son prénom Martin, un anglophone comme le veut la tradition d'alors, qui veille de tous ses feux et vœux sur le trésor provincial dans le premier cabinet Duplessis.
Le jour de l'anniversaire de naissance de la mère de Me Jean Gagnon, le 17 août 1944, Duplessis reprend des mains des libéraux à Québec le pouvoir, qui était tombé de ses mains en 1939.
Selon une tradition seulement interrompue par l'éphémère gouvernement Joly de mars 1878 à octobre 1879, nous raconte Me Gagnon entre le potage et le poisson, on réservait le trésor provincial aux anglophones. Duplessis décide de rompre avec cette tradition en faisant cette boutade. « Les Anglais ramassent l'argent dans la province depuis longtemps; je vais les obliger à gratter le sol pour en trouver; je leur donnerai les Mines. » Il nomme alors Onésime Gagnon, trésorier provincial et Jonathan Robinson aux Mines. (Nous avions maintenant terminé notre plat de pêcheries. Et des Eudistes et de leurs livres nous n'avions encore goûté mot).
En 1945, Onésime Gagnon confie, comme trésorier provincial, pour la première fois à la Fédération des caisses populaires plutôt qu'aux banques, une émission d'obligations de 3 000 000 $ émise par le gouvernement du Québec.
À l'heure du Sommet des Amériques, l'ex-retraité Jean Gagnon est fier que son père ait posé quelques pierres dans la jetée unissant le Québec à d'autres contrées latines d'Amérique. En isolant la France, la guerre de 1939-45 avait haussé le rôle du Québec dans le monde latin d'Amérique. Le président d'Haïti et l'ambassadeur du Mexique rendent visite à Duplessis à l'automne de 1944. En janvier 1945, Onésime Gagnon se rend en Haïti et au Mexique pour établir des liens culturels et commerciaux entre le Québec et ces deux pays.
C'est aussi le père de Me Jean Gagnon qui, en mars 1945, présente la loi créant l'Office de la Radio de Québec, par abréviation Radio-Québec, dont va devenir le premier président plusieurs années plus tard un fort éminent juriste ayant nom Guy Guérin.
Le 9 janvier 1952, ce n'est plus comme trésorier provincial qu'Onésime Gagnon prononce son discours sur le budget. C'est comme premier ministre des Finances de l'histoire du Québec. En effet, pour la première fois, les finances publiques ne sont plus confiées à un trésorier mais à un ministre Il sera responsable des finances jusqu'en 1958, alors qu'il subit une attaque cardiaque. Il doit alors se tourner vers des fonctions moins lourdes. L'épopée raconte que c'est Duplessis qui téléphone au premier ministre canadien Diefenbaker. Il pense à de nouvelles élections pour étoffer sa mince majorité, acquise en défaisant Louis Saint-Laurent récemment. Duplessis obtient de faire nommer Onésime Gagnon lieutenant-gouverneur du Québec. Cette nomination va constituer un joli épilogue au congrès de Sherbrooke de 1933 quand Onésime Gagnon avait été défait à la chefferie par Duplessis. Onésime Gagnon, jusqu'à son décès, va vivre au Bois-de-Coulonge, résidence officielle du lieutenant-gouverneur. En 1950, Antoine Rivard, qui va devenir juge à la Cour d'appel du Québec en 1961, fait voter une loi pour rendre à la châtellenie de Spencer Wood son nom historique de Bois-de-Coulonge. Louis d'Aiileboust de Coulonge avait été le troisième gouverneur de la Nouvelle-France. (Il ne restait dans notre assiette blanche que des reliefs du dessert au bleuet et nous n'étions point encore mis sous la dent quelque menu morceau d'Eudiste ou page de leurs livres.)
À l'heure du café, qui fumait joliment hors des tasses, Me Jean Gagnon se souvient de la vaste maison où il vivait à Québec avec ses six frères et sœurs. Où il y avait une salle de travail et une bibliothèque et un salon pour les filles et le pendant pour les garçons. Et aussi, du temps de son enfance, quand se réunissaient dans le vaste salon députés et ministres et parfois clercs pour tenir caucus sur les affaires de l'État, le samedi dans l'avant-midi. Il se rappelle aussi du temps où il allait à des parlements où ça parlait en grand. Un parlement en ce temps-là, c'était une assemblée où s'affrontaient contradictoirement des adversaires en prévision d'une élection. Ça chauffait parce que il y avait de la boisson et que ça débattait fort au point que parfois il y avait des échauffourées.
Me Gagnon se souvient, un peu comme Marcel Pagnol dans Le Château de ma mère, du château hérité par sa mère de la famille Dubuc, où il allait passer les étés avec des amis le long du Bas-du-fleuve. À quelque distance du château, il y avait le village de Métis où s'ouvraient les portes de sept églises protestantes. Il devait, avec sa famille, se rendre au village Les Boules, à l'église non-protestante, pour la confession le samedi soir et la messe en grand le dimanche. Dans la cheminée du vaste château de sa mère, au retour de la grande messe au midi du dimanche, de bons mets les attendaient dans de fumantes marmites suspendues à la crémaillère.
En sortant au grand soleil, face au fleuve majestueux gorgé de l'eau des ruisseaux et des rivières, après ce nourrissant repas alimenté des propos d'épopée de l'histoire du Québec, nous avons convenu qu'il nous faudra suspendre d'autres marmites à une autre crémaillère pour en entendre plus de Me Jean Gagnon sur les livres et les pères Eudistes, que le père de notre éloquent convive aurait aidés jadis dans leurs collèges d'Acadie.
Sur un banc de neige qui pleurait de joie sous le soleil, on comprit toutefois que son père obtenait des maisons d'édition quelques caisses de plus de livres pour les Eudistes d'Acadie lors de commandes expédiées à des collèges du Québec.
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