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BEAUX MOTS DITS

Louis-Philippe de Grandpré

Jacques R. Roy, j.q.c.

Son père, Roland de Grandpré, naît aux États-Unis le jour du 4 juillet. Mais il vient étudier en français à Montréal. À 16 ans il travaille dans le monde de l'assurance. Ayant vécu une enfance difficile, il est résolu à réussir sa vie. Quand Louis-Philippe paraît le 6 février 1917, ses parents sont tout fiers. Il est l'aîné d'une famille de trois frères. Il y aura Jean, puis le cadet Pierre. Il a encore aujourd'hui la conviction qu'il était un enfant attendu et béni. Il goûte cette situation d'aînesse conférant responsabilités et devoirs. Sa mère, Aline Magnan, sait où elle va et comment s'y rendre. Quand il vient de tomber une bordée de neige, au lieu d'envoyer Louis-Philippe à l'école, elle lui permet de jouer sur les bancs de neige. Quand les religieuses de l'école primaire demandent que les enfants portent des bas longs jusqu'aux cuisses pour voiler les genoux, madame Aline va rencontrer la Mère supérieure et lui parle de Saint-Jean-Baptiste à moitié nu dans la chapelle: « Si on ne permet pas aux enfants de porter des bas plus courts, Louis-Philippe ira montrer ses genoux à l'école protestante ». Ce fut la fin des longs bas longs pour les enfants de l'école des sœurs de la Providence.

La prise de rubans...

À 10 ans, Louis-Philippe s'amène au Collège Sainte-Marie, chez les Jésuites où étudient 1000 élèves, dont 250 pensionnaires. Puis, l'année suivante, le collège se vide de moitié: les pères jésuites viennent d'ouvrir un nouveau collège, un nouveau pensionnat à Montréal, le Collège Brébeuf. Il garde un souvenir vibrant de ses professeurs du collège. Surtout de monsieur Girard, esprit clair et volontaire, qui enseignait les mathématiques depuis déjà 15 années et qui continuera à le faire pour un quart de siècle par la suite. En 1935, Louis-Philippe et 40 autres étudiants se regroupent dans la salle du Gésu pour « la prise des rubans », signifiant leur choix de faculté universitaire à la fin des huit années de cours classiques au Sainte-Marie. Son ruban est bleu pour des études en droit.

C'est à l'Université McGill que Louis-Philippe va étudier. Son père, directeur de compagnies d'assurances, l'a sensibilisé au besoin de s'ouvrir à de multiples réalités. Il entend faire des études en droit, puis les hautes études commerciales. Une formation de cinq ans à compter de l'automne. Mais à l'été, avant son entrée à la faculté de droit, désireux de forger son devenir (car la crise financière s'entête à perdurer), il se déniche un emploi de stagiaire dans le bureau d'avocats Brais & Campbell. Un avocat fin communicateur du cabinet, Me Claude Demers, lui apprend le Code civil et le Code de procédure civile, si bien qu'à son entrée en salle de cours, en octobre, l'étudiant Louis-Philippe connaît déjà à moitié ces deux codes. Tous les jours de cours, il travaille comme stagiaire. Ses cours à l'université sont de 8 heures à 10 heures le matin puis, en après-midi, depuis 4 heures jusqu'à 6 heures. En troisième année de droit, le stagiaire Louis-Philippe possède une secrétaire à temps plein pour faire son travail chez Brais & Campbell. En juillet 1938, il se rend à Québec pour subir, durant trois jours dans une salle bondée et chaude et non climatisée, ses examens du Barreau. Au dernier jour, il a recours à un passe-droit, prétextant devoir se rendre sur le champ à Notre-Dame-du-Portage. Il obtient de passer immédiatement son examen oral, puis il est reçu et assermenté immédiatement comme avocat. Il court ensuite vers Notre-Dame-du-Portage pour retrouver sa bien aimée, Marthe. Il s'en revient par la suite à Montréal et décide de ne pas aller aux études commerciales mais de se consacrer à son métier de barrister, d'avocat-plaideur devant les tribunaux.

Les qualités du plaideur...

Les qualités d'un bon plaideur, selon monsieur de Grandpré, c'est de pouvoir s'exprimer avec facilité, d'être bref dans ses remarques devant le tribunal, d'être aussi bref dans ses interrogatoires et contre-interrogatoires, d'avoir une facilité à prendre connaissance avec rapidité d'un texte et d'en extraire, sans délai, le suc, la substance. Il a toujours affectionné son métier de plaideur et éprouve beaucoup de respect pour les maîtres du prétoire que furent Aimé Geoffrion, John O'Brien, Jean Martineau, Jack Campbell. Il faut noter que deux de ces quatre plaideurs, soit Me Campbell et Me Martineau, ont été juges à la Cour d'appel du Québec puis ont remis leur démission pour redevenir avocats. Monsieur de Grandpré appréciait particulièrement deux qualités chez les juges devant qui il plaidait. D'abord, que ces juges aient pratiqué le droit avant leur nomination; puis que ces juges ne s'attendaient point à ce qu'on leur fasse un cours de droit à l'occasion du procès, mais que ces juges cherchent la vérité dans les faits sans avoir recours à des experts pour prouver qu'il fait clair en plein midi. À cette époque, les procès qui duraient deux ou trois jours constituaient l'exception... alors que maintenant des semaines ne peuvent suffire parfois à terminer un dossier. Les juges étaient sobres de leurs paroles et ne s'abandonnaient point dans de longs jugements. Quand le juge en chef, sir Mathias Tellier, qui siégea à la Cour d'appel du Québec durant plus de 20 ans, avait rédigé un jugement de quatre pages, c'était clair et assez long. En première instance, il peut y avoir trois questions au maximum à décider, en Cour d'appel il peut en demeurer deux puis, en Cour suprême, une seule.

La veille de Noël...

C'est la veille de Noël 1973 que l'avocat Louis-Philippe de Grandpré est nommé juge. À la Cour suprême du Canada. Jean Beetz, nommé à la Cour d'appel du Québec le 1er février 1973, avait été nommé juge à la Cour suprême 11 jours avant Me de Grandpré. Encore maintenant, monsieur de Grandpré déclare que sur neuf juges à la Cour suprême, cinq devraient provenir directement du Barreau sans jamais avoir été juges auparavant. Pour s'assurer, dit-il, que la Cour suprême soit directement liée aux ébats de la vie réelle de la société et que les jugements de cette cour expriment ce qui se vit dans cette société. Il doute que les jugements provenant de la Cour suprême, avec ses 45 stagiaires et ses neuf juges dont très peu proviennent directement du Barreau, soient toujours en harmonie avec la réalité vécue par les membres de la société. Il reconnaît avoir exprimé force dissidences quand il siégeait à la Cour suprême alors que le juge Bora Laskin était juge en chef. Mais il souhaiterait que les jugements de la Cour suprême ne contiennent que deux opinions au cas de non-unanimité: l'opinion des juges majoritaires puis celle de la minorité.

Le 15 juin 1977, monsieur de Grandpré démissionne de son poste de juge à la Cour suprême après trois ans et neuf mois. Pour des motifs tenant à la famille - en raison de l'état de santé de ses parents et ceux de son épouse. Et pour des raisons professionnels aussi. Il se réinscrit au Tableau de l'ordre des avocats, dont il avait été bâtonnier de Montréal, puis bâtonnier général du Québec en 1968 et 1969. Durant plusieurs mois, comme nouvel avocat, il reçoit alors les publications et les convocations et les recommandations du jeune Barreau... jusqu'à ce qu'on découvre que c'est un « ancien nouveau membre » du Barreau. Il décide de ne pas retourner pratiquer avec les membres de ses anciens cabinets Tansey, de Grandpré, ou Lavery O'Donnell. Car après un absence de près de quatre ans, il estime qu'il a été remplacé. Il accepte plutôt de pratiquer dans un autre cabinet: celui de Lafleur, Brown, auquel on va ajouter le nom de Grandpré.

De ses yeux d'aigle...

En juin dernier, quand il a généreusement accepté de me recevoir, il venait de subir une descente de cinq étages. C'est sa secrétaire, madame Nicole Proulx, qui œuvre avec lui depuis 37 ans, qui m'accueille avec vivacité et sourire. Quand j'aperçois monsieur de Grandpré, il est assis à son pupitre de bois, regardant Montréal avec les yeux usés mais allumés d'un aigle depuis son bureau au 3237 étage de la Place Ville-Marie. Il est enjoué et clair et taquin. Il me raconte, avec une nostalgie certaine, ne pas avoir plaidé devant un tribunal depuis ce jour de décembre 1973, quand il fut nommé à la Cour suprême. Il se souvient avoir plaidé deux fois comme avocat en Cour suprême contre un ex-juge... de la Cour suprême. Il se rappelle avoir gagné ses deux causes contre cet ex-juge redevenu avocat. Cela aurait dû être un match nul, chacun perdant une des deux causes, lance-t-il. Il vient au bureau trois jours par semaine, étudie des dossiers, émet des opinions, rencontre des avocats du cabinet pour des échanges et des discussions, lit des revues de droit, puis s'en retourne chez lui et vers Marthe vers les quatre heures en après-midi.

Le 25 octobre prochain, il y aura 60 ans qu'il a épousé sa bien-aimée vers qui il avait couru à Notre Dame du Portage au soir de la fin de ses examens en droit à Québec, en 1938. Ils auront eu ensemble quatre enfants, dont l'un est décédé. Puis, ils auront adopté un enfant. Ils ont 11 petits-enfants. Qui lui permettent de connaître et comprendre la vie réelle de la société d'aujourd'hui. Il ajoute, entre deux sourires en me visant de son regard clair et sensible, qu'il n'hésiterait pas un instant à recommencer sa vie demain. Peut-être parce qu'il trouve que la vie a été bonne à souhait pour cet enfant attendu et béni.

 

 
 

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