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Pour quelles raisons les cabinets juridiques s'implantent-ils à l'étranger? Avant tout, pour satisfaire à la demande de leurs gros clients. Mais d'autres motifs les y poussent aussi: de meilleurs rendements, une opportunité de croissance, des affinités linguistiques et culturelles...
Que la mondialisation ait été ou non à l'origine un mythe, la question ne se pose plus. Elle est devenue une réalité et a poussé toujours plus d'entreprises à s'implanter dans toujours plus de pays1. Certaines d'entre elles ont même exigé de leur cabinet juridique qu'il en fasse autant.
Les clients d'aujourd'hui ne veulent pas être obligés de se battre avec une multitude de cabinets pour réaliser leurs transactions internationales. En outre, quel que soit l'endroit sur la planète où ils font affaires, les entreprises veulent recevoir les mêmes services que chez eux, à savoir des services standards, d'égale qualité et à des prix comparables2. Or, seuls les grands cabinets possédant les meilleures capacités et ressources internationales peuvent leur offrir tout cela.
Mais qui sont ces clients qui réclament une internationalisation poussée de leur cabinet d'avocats? D'abord et avant tout, ce sont les entreprises et les investisseurs qui effectuent des opérations commerciales transfrontalières, comme les banques et sociétés d'investissement. Les banques, particulièrement les américaines et britanniques, ont développé des groupes de produits bancaires globaux leur permettant d'offrir les mêmes produits complexes aux quatre coins du monde. Elles désirent qu'un seul cabinet d'avocats s'occupe d'aplanir les difficultés légales dans tous les grands marchés de la planète.
Posséder des bureaux à l'étranger permet donc de conserver ses clients réguliers et d'attirer d'autres clients, comme des entreprises étrangères.
« Si quelques cabinets américains ont un bureau au Canada, c'est avant tout pour pouvoir servir les entreprises canadiennes qui désirent se faire financer aux États-Unis », indique Me Ilan Dunsky de McCarthy Tétrault. Mieux encore, une fois ce client étranger acquis, il se peut qu'il demande au cabinet international de le représenter dans d'autres pays. Ainsi, le cabinet anglais Allen & Overy conseille non seulement l'entreprise de télécommunication hollandaise KPN au Pays-Bas mais aussi en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Espagne et en Italie3.
Tout cela est particulièrement vrai en Europe, où l'intégration économique entre les pays du continent va en s'accélérant depuis l'avènement de l'Euro comme monnaie unique. Les grands cabinets européens qui disposeront d'une équipe de spécialistes en droit de l'Union européenne (UE) et des succursales dans les pays clés de l'UE détiendront un avantage certain sur leurs concurrents.
Finalement, certains cabinets vont s'implanter dans plusieurs pays parce qu'ils possèdent un bassin de clients riches, mais mal desservis par les cabinets locaux. C'est notamment le cas dans la péninsule arabique, où sont les pays producteurs de pétrole, qui accueille présentement une vingtaine de cabinets anglo-saxons. Ces cabinets s'occupent principalement des questions financières des organisations pétrolières arabes.
Les gains pécuniaires des cabinets qui ont développé une importante pratique à l'étranger se sont souvent avérés substantiels, à moyen ou à long terme. Les cabinets internationaux d'origine américaine ont tous réalisé d'importants profits durant la décennie 1990. En fait, leurs profits par partenaire ont été nettement plus élevés que ceux des cabinets peu présents à l'international. Il en va de même dans d'autres pays, comme l'Angleterre, l'Allemagne et la Hollande. D'autre part, l'internationalisation d'un cabinet se révèle souvent être un facteur important de croissance. Au cours de la dernière décennie, les grands cabinets internationaux ont eu une croissance organique nettement supérieure à celle qu'ont connue les cabinets qui sont demeurés confinés à leur propre territoire4.
Or selon une récente étude sur le sujet5, il existerait une claire relation entre la taille des cabinets et la taille de leurs profits. Cette relation est cependant générale et non absolue, certains grands cabinets purement américains étant encore très rentables.
Un cabinet dans un marché juridique national saturé peut se tourner vers les marchés extérieurs pour continuer de prendre de l'expansion. L'implantation de bureaux à l'étranger peut constituer une bonne stratégie pour un cabinet spécialisé dans certains domaines spécifiques et qui ne désire pas se disperser dans d'autres secteurs pour croître. « Plutôt que de tenter de nous diversifier dans des domaines auxquels nous ne connaissons pas grand-chose, nous avons décidé de nous en tenir à ce que nous faisons, mais en le faisant sur une base plus mondiale », explique Me Margaret Boswell, du cabinet américain Brown & Wood, qui a ouvert en 1996 un bureau à Londres6.
Certains cabinets londoniens ont massivement favorisé cette option au cours des dernières décennies. Le marché de la City est très compétitif et il s'est trouvé saturé à plusieurs reprises dans le passé. Ainsi, le cabinet britannique Herbert & Smith a ouvert un bureau à Moscou en 1999, principalement pour s'y faire une niche dans le secteur de l'énergie, malgré la tourmente économique que connaissait alors la Russie.
Pour adopter pareille stratégie de croissance, il faut cependant détenir des atouts permettant d'être compétitif à l'étranger, comme être un grand cabinet bien connu ou très spécialisé, ou encore s'implanter dans des marchés peu développés dans certains domaines. En Asie, par exemple, le droit de la faillite est souvent peu développé. C'est ainsi que certains cabinets ont réussi à développer une expertise locale dans des champs de compétences bien précis. C'est le cas en particulier du cabinet français Salans Hertzfeld & Heilbronn, qui est très présent en Russie avec quatre bureaux (Moscou, Saint-Petersbourg, Kiev, Alma Alta). Le Bureau Francis Lefebvre, spécialisé en droit fiscal, est un autre exemple alors qu'il dispose de succursales dans des villes comme Madrid, Barcelone, Casablanca, Buenos Aires, Moscou et Bucarest.
Les affinités et les liens qu'entretient le pays d'origine d'un cabinet avec le pays où il s'implante peuvent parfois grandement servir à se développer relativement aisément. Par exemple, l'Amérique latine formerait un marché d'expansion naturel pour les cabinets espagnols. Les Espagnols ont de nombreuses affinités culturelles et de langues avec les habitants de ces pays7. Et les compagnies espagnoles sont globalement celles qui investissent le plus dans les pays latino-américains, après les compagnies des États-Unis.
Les cabinets allemands jouissent des mêmes avantages en Autriche. Au surplus, le système légal autrichien ressemble fortement au leur, ce qui accroît leurs avantages sur la concurrence étrangère. Même s'ils sont physiquement peu présents en Autriche, les cabinets allemands attirent à eux des clients autrichiens. Les grands cabinets allemands sont par ailleurs très présents dans plusieurs villes d'Europe de l'Est : Budapest, Varsovie, Moscou et Prague. Leur avantage est que le droit corporatif allemand s'apparente à celui de certains de ces pays, notamment celui de la République tchèque.
Pareillement, certains cabinets du Portugal, en dépit de la faiblesse de leurs ressources, ont pu ouvrir quelques succursales dans des pays africains comme l'Angola et le Mozambique, des anciennes colonies portugaises.
Une ombre planerait dorénavant sur l'internationalisation des cabinets: Internet. Si, comme certains le croient, les transactions se régleront de plus en plus via l'autoroute de l'information, l'utilité d'être présent à l'étranger pourrait s'amenuiser. Cette ombre se matérialisera-t-elle en un danger réel? Cela reste à voir.
1 C'est du moins l'opinion défendu par dans l'article « The global players revealed », International Financial Law Review (IFLR), novembre 1998, pp. 23-31.
2 « UK firms play the dating game in New York », IFLR, août 2000, pp. 41-45. UK firms play the dating game in New York, IFLR, août 2000, pp.41-45.
3 « Dutch and Belgian firms divide to conquer », IFLR, décembre 2000, pp. 24-27.
4 « Dateline 2000 : the world's biggest firms », IFLR, janvier 2000, pp.14-16.
5 « Evaluating the technical efficiency of large US law firms », Applied Economics, 15 mai 2000, vol. 32 No 6, pp. 689-695.
6 « Capital markets developments favour US firms », IFLR, août 1998, pp. 40-44.
7 « Optimism fuels Spanish growth into Latin America », IFLR, march 2000, pp. 38-40.
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