ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.
Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca
Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.
J'attendais déjà depuis 45 minutes dans la magnifique salle de réception du 26e étage de Ward Davies Phillips & Vibeberg (une demi-heure en avance sur mon temps), quand j'entendis un bruit de pas réguliers qui s'approchait. Il y avait une certaine solennité qui se dégageait de cette démarche amplifiée par un bruit sourd qui se faisait entendre à intervalle régulier. Je délaissais la lecture du journal Le Devoir (je lisais un article du professeur Concietta concernant le bilan des 100 premiers jours de George W. à la présidence des États-Unis d'Amérique) pour constater que ces pas étaient bien ceux de notre confrère Lucien Bouchard. Il regarda droit devant lui, sans même jeter un regard furtif dans ma direction.
Du coup, ma fébrilité de le rencontrer s'était muée en un sentiment d'inquiétude. Des images fortes me taraudaient l'esprit. Par exemple, celles de la première entrevue qu'il avait accordée à son ami Jean-François Lépine à sa sortie d'hôpital. Je revoyais le magnifique bleu de la pièce de sa résidence dans laquelle s'était déroulé cette entrevue. Le nom de Carl Sandberg, un historien américain de renom dont les quatre volumes de l'histoire de la Guerre de sécession américaine (1860-1865) retient l'attention, me hantait, tout comme cette phrase voulant qu'il appréciait particulièrement les biographies parce qu'elles constituaient des coupes transversales de l'histoire. Ces derniers propos, ils les avaient tenus lors d'un entretien particulièrement émouvant, consacré à sa passion pour la lecture, avec Stéphan
Bureau.
De fait, j'étais particulièrement ému à l'idée de rencontrer Lucien Bouchard. Non pas l'ancien premier ministre du Québec, ni l'ancien ministre conservateur, ni l'ancien ambassadeur du Canada à Paris, mais l'avocat, voire l'individu; cet
individu animé par une passion peu commune pour la langue française, pour la culture, pour les connaissances. Je me suis demandé comment se déroulerait cette entrevue. Quels seraient ses premiers mots? Comment allais-je réagir? Quels seraient mes premiers mots à moi? Bref, comment aborderais-je ce monument, me demandais-je?
Je me suis laissé bercer par cette fébrilité jusqu'au moment où mes pensées furent interrompues par l'adjointe de Me Bouchard, qui était venue 30 minutes plus tôt me signaler qu'il était en réunion et qu'il accuserait un certain retard, qui vînt me chercher pour me conduire dans le bureau personnel de son patron. Son premier regard m'a semblé empreint d'austérité. Il n'avait pas de sourire sur son visage, du moins, je ne l'ai pas vu. Mes battements de cœur s'accélèrent. Il m'a ensuite invité à m'asseoir en face de son bureau. Je le fis prestement. Les premiers mots qu'il a prononcés étaient les suivants: « Vous savez, je n'accorde aucune entrevue à aucun journaliste ».
« Ça tombe bien, ai-je répondu, je ne suis pas journaliste! »
Puis, sans même que je n'y pense, je lui ai tenu ce propos: « Monsieur Bouchard, je dois vous dire, et je le dis sans flagornerie, que je suis très honoré que vous ayez accepté de me rencontrer. D'autant plus que, d'après ce que l'on m'a dit, votre présence au congrès du Barreau en mai dernier a failli créer une émeute! » Il sourit. Dès lors, j'avais l'impression que je réussirais à capter son attention, espérant même, secrètement, obtenir sa considération. Nous avons discuté à bâtons rompus pendant près d'une heure et demie. De littérature surtout. Je m'étais immergé, bien que sommairement, dans les classiques qu'il affectionne particulièrement: Proust, St-Simon, Chateubriand, Balzac. J'avais aussi lu son essai autobiographique, deux fois plutôt qu'une, afin de m'imprégner de sa pensée et de son être.
Au cours de cet entretien, Lucien Bouchard m'a parlé de ses origines, de l'estime et de la considération qu'il portait aux défricheurs de la société québécoise qu'ont été ses parents. Il m'a aussi parlé de l'importance d'en préserver le souvenir. Il m'a également parlé de la grande fierté qu'il avait d'être un avocat, « une profession à part des autres [dont] l'engagement profond » est de servir la justice. En somme, je dirais que pendant une heure et demie, nous avons discuté de passion et de dignité.
Jusqu'au moment où son assistante vienne lui rappeler l'heure: « Monsieur Bouchard, il est 11 h 30 ». Je me levai, croyant qu'il était temps de partir. Mais Lucien Bouchard m'a demandé de me rasseoir. J'ai su alors qu'il accepterait sans doute de se livrer, de m'accorder une entrevue (voir la page couverture), car tout ceci s'est déroulé lors de la première de deux rencontres qui consistait essentiellement à déterminer s'il accepterait ou non d'accorder une entrevue au Journal du Barreau! Nous avons repris la discussion de plus belle.
Je n'ai pu m'empêcher de lui parler de mes propres intérêts, qui semblaient correspondre aux siens. Mais qu'elle n'a pas été ma surprise de constater qu'il s'intéressait, lui aussi, au droit au respect de la vie privée, un domaine du droit qui a occupé mes pensées au cours de ces quatre dernières années. Inutile de préciser, vous l'aurez certainement compris déjà, que j'ai moi aussi, comme la plupart des gens qui l'ont rencontré privément, succombé au charisme de notre confrère Lucien Bouchard.
* L'auteur est avocat et docteur en droit constitutionnel.
© Barreau du Québec 1996-2012