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Le Père Noël, c'est comme les étoiles...

Jacques R. Roy, j.c.q.

C'était au temps des fêtes de Noël. J'avais sept ans depuis le printemps. Pour la première fois de ma vie, j'allais passer la nuit hors de mon lit. À l'église paroissiale, à la messe de minuit. À cette époque, la nuit commençait tôt pour les petits enfants. Et elle se terminait à bonne heure le matin. Depuis le début novembre, quand il se met à faire noir avant le souper, l'idée de me lever au mitan de la nuit, de m'habiller et de me rendre à travers champs enneigés et crissant de froidure pour assister, comme enfant de chœur, à la messe de minuit, enchantait mes jours.

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Nous habitions dans une forêt. Une maison qui, au temps d'antan, avait servi à la famille d'un gardien de renards. À l'époque où les dames portaient le renard autour du cou. Mais les gens s'étaient plaints auprès du curé et du maire que ça sentait trop le renard dans le village. Et les renards étaient partis. Et nous étions arrivés.

Durant l'été précédant ce temps de Noël, par nécessité et par carence, on m'avait fait enfant de chœur. Pour servir la messe du vicaire à 6 h 30 le matin. Et à la fin de l'été celle du curé. Pour le prix d'un « cornet de crème à la glace » qu'on se payait le dimanche au village, au restaurant Des Rapides. On y allait en chœur pour regarder et parfois parler à la fille du restaurant, Nicole, aux yeux de renarde qui caressait Mila, sa chatte angora. Toutes deux étaient tellement belles que nous restions longtemps après notre cornet sans bouger, comme devant un bon film de cow-boys à l'école des grands, le vendredi après-midi. Comme tous les servants de messe aguerris et professionnels étaient partis durant l'été au camp des scouts, dans les Laurentides, il ne restait au village que des novices, comme moi, pour faire leurs premières armes autour de l'autel en juillet. En ces temps de foi ardente, servir la messe ne signifiait point seulement être porteur d'eau et de vin, comme de nos jours. Il fallait déplacer de tous côtés le gros livre de messe, écrit en gros caractères, il fallait maîtriser le latin pour répondre au curé en latin d'église. Il fallait se faire allumeur de cierges et sonneur de clochettes. Mon latin était poreux et grincheux car je m'y perdais facilement. Pour qu'on m'y retrouve, je prononçais ici et là un mot précis, comme alléluia ou amen, pour tenter de mystifier le curé et lui signifier que c'en était fini avec ma réponse et qu'il pouvait y aller avec une autre imprécation de son choix.

Au couvent des Saints-Cœurs, cette année-là, j'étais en deuxième année. Avec, dans la même classe, des grands et des grandes de troisième année. C'était madame Amanda qui était notre maîtresse d'école. Elle ne parlait pas le latin, comme un servant de messe, mais elle avait plusieurs messes de minuit dans sa vie de maîtresse d'école. Elle avait fait l'école à mes quatre grands frères. À quelques jours de Noël, pendant que nous écrivions à l'encre, en tirant la langue et en trempant notre plume dans un encrier afin de faire notre carte de bonne année à nos parents en copiant ce que madame Amanda avait écrit au tableau, Armand s'était emporté. Il ne voulait pas écrire une carte de bonne année à ses « chers parents » qui le battaient. Madame Amanda l'avait placé en pénitence dans l'armoire, sur la tribune, où elle rangeait ses choses de maîtresse d'école. Et Armand, après quelques instants, était sorti de l'armoire déguisé en madame Amanda, avec le manteau et le chapeau de la maîtresse, en chantant « Petit papa Noël »!

Après les émissions d'enfants à la radio, comme « Les aventures de Madeleine et Pierre », puis celles de « Yvan l'intrépide », il y avait celle du Père Noël qui donnait la liste des prénoms d'enfants chez qui il irait, dans la nuit de Noël, avec ses rennes et son traîneau, porter des cadeaux. À une semaine de Noël, il avait mentionné mon prénom. Et j'avais mis du temps à m'endormir ce soir-là à la suite de cette révélation. Je me disais qu'il viendrait à la maison pendant que je serais à la messe de minuit à parler latin avec le curé. Mais dans la cour d'école, le lendemain, les grands et les grandes de ma classe, et même la belle Lise dont le père était maître dans l'électricité, disaient que ce n'était pas vrai le Père Noël. C'était une histoire comme celle du Bonhomme Sept Heures pour les enfants. Ça m'avait choqué. Je ne comprenais pas que pour faire le grand on dise des mensonges. Mais ça m'avait ébranlé dans ma foi au Père Noël. Pas au point d'en parler à ma mère, qui y croyait elle, j'en étais sûr. Mais pour en parler à mes grands frères qui m'ont rassuré.

Après avoir mangé des crêpes et de la mélasse et du lait, je me suis couché à l'heure des poules, comme on disait alors, en cette veille de Noël. Puis, dans la nuit, ma mère m'a réveillé. J'étais perdu. Je ne m'y retrouvais plus, ni en latin ni en français. Pourquoi me réveiller? Puis elle m'a donné une cuillère de miel dans la bouche. C'était seulement à Noël qu'il y avait du miel à la maison. Entre mes yeux qui sommeillaient, je vis que le sapin, durant mon sommeil, avait été planté par mon frère aîné. C'était seulement après le coucher des petits, la veille de Noël, que le sapin paraissait dans la cuisine près du radio RCA VICTOR, qui nous apportait les messages du Père Noël. Je mis mes habits du dimanche et ma mère m'emmitoufla comme si je partais pour le Pôle nord. Elle devait rester à la maison pour veiller sur le plus vieux de mes frères, qui avait une maladie mortelle depuis l'automne. Et aussi sur mon petit frère, qui était trop petit pour sortir la nuit et qui allait rester avec l'aîné, frappé de maladie mortelle. Maladie mortelle qui dura seulement jusqu'à Pâques quand il se leva pour aller au mariage de notre cousine Thérèse et danser sans perdre haleine jusqu'au souper. Avec mes trois autres frères et mon père, à pied, nous sommes partis dans la nuit. Avec des étoiles qui pleuvaient de bonheur dans le ciel. En tentant d'y découvrir les étoiles du grand chaudron et celles du petit. Et celles des bergers et l'autre des Rois mages.

À Noël, comme enfants de chœur, nos soutanes étaient rouges au lieu de noir comme d'ordinaire. Encore plus rouges que les langues de feu sur les apôtres quand le Saint-Esprit leur avait fait une visite dans le très ancien temps. Nous avions un surplis en tulle. Mais ça me gênait ce surplis transparent et trop léger. Ça faisait un peu fille et pas vraiment enfant de chœur. Puis, monsieur Pépin claironna depuis le jubé son « Minuit chrétien » parsemé d'airs et de notes de gros gin, qu'il se faisait un devoir d'ingurgiter depuis 11 heures chaque veille de Noël.

Puis, nous n'avions plus de soutanes ni de surplis. Et nous marchions sous les étoiles à nouveau. Maman nous attendait avec un chocolat chaud et des beignes aussi chauds qu'il faisait froid dehors. Le sapin verdissait en face de la fenêtre qui donnait au-dessus du tonneau à eau. Nous n'avions pas de lumière dans l'arbre. Seulement des rubans et des boules de Noël. C'est dans ce tonneau que nous puisions l'eau l'été pour laver le linge. Car l'eau de la chantepleure était trop dure, nous disait ma mère. L'hiver, avec notre chien Rex, nous allions chercher de l'eau douce le samedi, en traîneau, à l'étable d'une ferme du voisinage pour le lavage du lundi. En buvant le chocolat, je remarquai qu'il n'y avait point de cadeau sous le sapin. Le Père Noël, qui avait dit mon prénom à la radio, n'était point venu. Peut-être que les grandes et les grands de troisième année avaient raison: le Père Noël n'existerait pas. Et ma mère et moi on aurait eu tort de croire au Père Noël.

Durant l'avant-midi de Noël, j'aidais mes frères à défaire et à démonter les lits dans la chambre à coucher de nos parents en bas, pour monter sur des bancs de scie des planches pour faire une belle table, avec une belle nappe rouge-langue de feu qui tombait jusqu'à terre. On avait mis des branches de pin et de cèdre sous la table pour que ça sente Noël à plein. La cuisine sentait la dinde qui cuit doucement. Et aussi, il y avait des atocas, des canneberges qui cuisaient sur le poêle. Et sous le poêle, le chat qui rêvassait à son Noël de chat. Atocas, dinde, cuillérée de miel et messe de minuit, et salle à dîner dans la chambre des parents. C'était ça Noël. Mais pas complètement. C'était un peu comme une fête des Mères avec un beau repas et une belle table alors que maman serait à l'hôpital.

Puis soudain, il était là, à la porte d'entrée riant comme un vrai Père Noël. Sur son dos, il y avait un sac qui contenait un traîneau pour moi, une combinaison, - en ce temps-là, on ne disait point sous-vêtement d'hiver - pour Robert. Puis un livre pour Réal qui était atteint d'une maladie mortelle. Et des chandails de hockey des Black Hawks de Chicago et des Maple Leaf de Toronto avec un collet blanc et haut au cou. Mon oncle, le maître-imprimeur de Montréal qui venait chez-nous à Noël, avait aperçu le traîneau du Père Noël en face de l'étable où on allait chercher l'eau douce le samedi. Il était entré dans l'étable avec ma tante... Des rennes dormaient sur la paille et le Père Noël aussi. Il avait en mains une liste de prénoms d'enfants, dont le mien et celui de mes frères. Et ma tante, la sœur de mon père, avait réveillé le Père Noël en lui donnant une cuillérée de miel.

Dans le champs, l'après-midi de Noël, en glissant avec mon traîneau sur les pentes, j'étais heureux comme un enfant quand c'est heureux. À l'école, je leur dirais aux grandes et aux grands de la troisième année que c'est ma mère qui avait raison. Peut-être que le Bonhomme Sept Heures c'est pas vrai. Mais le Père Noël, c'est vrai comme les étoiles dans le ciel. On ne les voit pas tout le temps, mais le Père Noël est là, quelque part, comme l'étoile des bergers et celle des Rois mages.

 

 
 

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