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Blanc-Sablon en août!

Jacques Roy, j.c.q.

Jacques Cartier avait qualifié cette contrée de terre de Caïn. De grands vents et de minuscules framboises y poussent en août. On n'y voit point d'arbres feuillus sauf des aulnes. Des conifères grandissent lentement. En mai et juin, des icebergs qui ont mis des milliers d'années à se former viennent flotter dans l'eau de Blanc-Sablon. Des baleines et des marsouins s'y promènent en douce de temps à autre.

Blanc-Sablon, c'est le Québec qui donne la main au Labrador, qui lui ouvre la voie avec des routes qui vont bientôt courir jusqu'à Goose Bay. Chaque jour, un navire vient mouiller dans le port pour amener les gens et les véhicules à Sainte-Barbe en Terre-Neuve, de l'autre côté du détroit de Belle-Isle, large de neuf kilomètres. Mais c'est de Rimouski que provient le vaisseau qui apporte régulièrement vivres, denrées, filets et agrès.

Blanc-Sablon d'aujourd'hui, comme Montréal et Québec, est le fruit d'une fusion et regroupe Lourdes, où se posent les avions du Labrador et de Québec, le petit village de Brador et l'ancien Blanc-Sablon. Environ 1300 personnes y vivent de mer, de grand air, de chasse et d'accueil. C'est en hiver que les communications avec les autres villages sont les plus nombreuses car parents, amis et joueurs de hockey se visitent en motoneige sur la mer qui s'est engourdie.

L'Île-de-la-Demoiselle

Un avocat de la Cour itinérante de la Cour du Québec avec j'étais parti en août pour entendre des causes sur la Basse-Côte-Nord, m'a raconté l'histoire d'amour d'une belle demoiselle des environs de Blanc-Sablon.

C'était au temps de Roberval, le compagnon de Jacques Cartier. Il y avait une fort jolie demoiselle de la Cour de France qui était parente avec Roberval, alors lieutenant-général du Canada. Cette demoiselle avait obtenu de son cousin Roberval qu'il l'amenat dans un voyage en Nouveau-Monde. Roberval devint follement amoureux de sa noble passagère, mais la belle n'avait d'égards et de pâmoison que pour un officier de Roberval. Le lieutenant-général s'en offusqua, sévit et sépara les soupirants. Il laissa sur une île des environs de Blanc-Sablon la belle demoiselle avec une dame de compagnie et des vivres. De retour en France, il raconta que la belle avait rendu l'âme en voyage.

Plusieurs années plus tard, un navire arriva dans la contrée et ses marins aperçurent sur le rivage d'une île une femme et un enfant. La dame de compagnie était décédée, mais un enfant était né des amours de la demoiselle avec le bel officier. Le navire ramena en France la mère et son enfant, et Roberval, qui devait mourir assassiné, en perdit la face. L'écrivaine Anne Hébert a fait une œuvre des amours de la demoiselle et de l'officier de Roberval. Et aujourd'hui encore, sur cette terre de Caïn, il existe une île au souvenir de cette amoureuse qu'on appelle l'Île-de-la-Demoiselle et aussi une rivière qui se nomme la Rivière-des-Belles-amours.

Courrier Nord

À l'arrivée à l'aéroport de Blanc-Sablon, on peut voir la maquette géante d'un avion. C'est le Bremen. Le maire du village, monsieur Cormier, aime bien raconter l'histoire du Bremen.

En 1928, trois hommes, dont deux allemands et un irlandais, décident de rééditer l'exploit de Lindberg. En traversant l'Atlantique de l'Europe vers l'Amérique, ils affrontent des vents dominants. Après une violente tempête au large des côtes du détroit de Belle-Isle, l'équipage du Bremen se trouve à court d'essence. Dans la recherche désespérée d'un endroit où se poser, le pilote aperçoit dans le brouillard la lumière d'un phare sur une île près de Blanc-Sablon. Le jeune Antoine Le Templier, qui vit encore aujourd'hui à Blanc-Sablon, a alors onze ans. Il est le fils du gardien du phare. Antoine n'a jamais vu d'avion, comme la plupart des gens à l'époque. En ce jour du 13 avril 1928, le petit Antoine entre dans la maison en criant: « Papa, y'a un gros poisson volant dehors! » Grâce à l'intervention rapide de la famille Le Templier, l'équipage s'en tire indemne.

Les trois membres du Bremen recevront quelque temps après un accueil enlevant à New York pour avoir écrit une page importante de l'histoire de l'aviation. En 1998, une équipe de la télévision allemande est venue filmer un reportage à Blanc-Sablon à l'occasion du 70e anniversaire de l'exploit.

Là où dansent les rivières

Un matin d'août, alors que tous les procès avaient été réglés, nous avons décidé, les procureurs, le greffier l'interprète et moi, de nous diriger en fourgonnette vers Red Bay, en Labrador, pour une promenade de quelques heures avant que l'avion ne nous amène après le dîner dans un autre village pour y entendre d'autres causes. Nous avons surpris un champ de patate et de choux en train de pousser là bas sur le plateau d'une pente. C'est le seul jardin que nous avons vu et cela nous a surpris un peu comme de trouver un bonhomme de neige au détour d'une colline de sable dans le désert.

La Basse-Côte-Nord avec ses pentes longues et douces façonnées par les glaciers et recouvertes de mousse ressemble parfois à un désert vert. Mais sans arbres vraiment. Il n'y a point de pont pour franchir le passage entre les diverses douces collines. Il faut sillonner sur le dos de chacune de ces pentes en découvrant des lacs et des rivières où dansent les saumons et les truites de mer. Toutes sortes de noms français continuent de chanter sous le vent qui peut atteindre deux cents milles à l'heure dans cette partie du détroit de Belle-Isle, même si après 1763, ce sont des gens de Grande-Bretagne, de Jersey et de Terre-Neuve qui sont venus s'établir dans ces régions. On y retrouve l'Anse-aux-morts, l'Anse-au-loup, l'Anse-au-clair, Point-Amour.

À un jet de pierre de Point-Amour, on a mis à jour, il y a quelques années, la plus ancienne sépulture en Amérique-du-Nord. C'était celle d'un enfant de douze ans, recouvert d'ocre, mort il y a 7500 ans, qu'on avait enseveli dans du bouleau en plaçant près de lui des pointes de flèche.

Près de là, il y a un phare dont les murs sont épais de six pieds et faits de roche et de pierre des environs, et recouverts de bardeaux de cèdre pour empêcher l'eau et le vent dans leur fureur de s'infiltrer et de faire éclater les pierres. C'est de ce phare que Marconi en 1901 envoya ses messages par télégraphie sans fil au dessus de l'Atlantique vers les Cornouailles, dans « l'Ancien-Monde ».

Dans un décor d'autre et d'outre monde, tant sont déstabilisantes et séduisantes ces gorges et ces collines sinueuses à perte d'yeux, nous arrivons à Red Bay, ainsi appelée parce que la baie devenait une mer rouge du sang des baleines quand les Basques y chassaient la baleine franche jusqu'en l'an 1600 à bord de chaloupes. Avec l'huile des baleines franches dont il ne reste plus dans le monde que 350 individus, les Basques éclairaient les lampes et les réverbères de l'Europe.

Gens blasés au cœur de Manhattan

En volant au dessus de la Basse-Côte-Nord vers Blanc-Sablon, j'avais cherché des ponts et des maisons et des forêts et des routes pour m'accrocher et m'y reconnaître. Partout où je regardais, ces points d'ancrage ne s'y trouvaient point. J'avais un sentiment de vide et d'absence en ne voyant que pierres, eau et air. Et je me surpris alors, pour me sécuriser sans doute, à penser à une arrivée à New York en avion. Là où il y des ponts, des boulevards et des gratte-ciel pour nous accrocher et nous remplir.

Ce n'est que quelques jours plus tard, quand nous avons quitté Blanc-Sablon en avion pour Saint-Augustin, où la Cour itinérante se déplaçait, que je me suis senti bien de cette absence de lieux communs et de carence de routes et de buildings. Dans la chambre de la pension où j'étais descendu à Blanc-Sablon, il y avait la télévision en soucoupe qui apportait des centaines de stations du Canada et de New-York. Pendant que le vent soufflait à ma fenêtre et que la pluie cognait à mes vitres, dans cet environnement de simplicité et de dénuement, allongé sur mon lit, je ne trouvais aucun sens à ces images venues des grandes villes.

C'est alors, dans cet avion qui m'amenait vers le village innu de Saint-Augustin, que j'ai commencé à me sentir rempli à plein en voyant au dessous de moi ce vide éclatant de centaines et de centaines de lacs, et des rivières à profusion, avec leurs méandres et leurs sinuosité, et des chutes et des traits de scie tant la volonté de l'eau est pénétrante d'ouvrir les rochers. Confronté à cette simplicité de la nature, ici, sur la Côte-Nord, avec de l'eau jusqu'après soif et des cathédrales de roche, et cette immensité d'air et de vent à vous couper le souffle, j'avais le sentiment que c'était vrai, que c'était authentique à plein. Plus que la patinoire circulaire en glace artificielle près de l'Empire State Building où se dandinent des gens blasés au cœur de Manhattan.

 

 
 

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