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Le bonheur d'être utile

Guylaine Boucher

Prendre en compte tous les aspects de la vie d'un individu et en débattre sur une base éthique, interagir avec un environnement changeant, délaisser la règle du précédent...Le droit de la personne est rempli de pourtours et de surprises. Avocat au Curateur public depuis 12 ans, Me François Dupin en sait quelque chose. Surtout, affirme-t-il, il cultive l'immense privilège de se sentir utile. Quand le droit parle éthique.

«Chaque cas est unique, parce que chaque cas est une personne avec une histoire, une famille, des caractéristiques et des besoins qui lui sont propres, plaide M<sup>e</sup> François Dupin. Protéger quelqu'un, même contre sa volonté, commande un réseau de sensibilité qui dépasse le stade du traitement de dossier.»
«Chaque cas est unique, parce que chaque cas est une personne avec une histoire, une famille, des caractéristiques et des besoins qui lui sont propres, plaide Me François Dupin. Protéger quelqu'un, même contre sa volonté, commande un réseau de sensibilité qui dépasse le stade du traitement de dossier.»

Dans le petit bureau aux murs gris, l'activité est palpable. Les dossiers s'empilent à gauche et à droite, certains fermés, d'autres ouverts, en cours de traitement. Pour le principal intéressé, le désordre ambiant met cependant en scène bien plus que de simples dossiers. « Chaque cas est unique, parce que chaque cas est une personne avec une histoire, une famille, des caractéristiques et des besoins qui lui sont propres. Protéger quelqu'un, même contre sa volonté, commande un réseau de sensibilité qui dépasse le stade du traitement de dossier. »

En douze ans de pratique, l'avocat de 51 ans, confesse d'ailleurs avoir fait face à toutes sortes de situations. Des situations de détresse humaine qui l'ont forcé à voir les choses différemment, à aller au bout de lui-même, tout comme d'ailleurs l'ensemble de sa pratique peu orthodoxe.

Le droit par accident

Admis au barreau en 1975, après avoir complété un baccalauréat en droit à l'Université de Montréal, François Dupin affirme avoir d'abord choisi le droit par accident. « Mon amour du droit n'a jamais été automatique. Ce n'était pas pour moi une vocation. Je n'ai jamais, comme d'autres, senti l'appel. C'est plutôt l'influence extérieure, dont celle de mon beau-père, alors avocat, qui m'a convaincu d'opter pour cette discipline qu'il me présentait comme un défi intellectuel. »

Après un stage de cléricature en droit des assurances et une année de pratique au sein du contentieux d'une entreprise cotée en bourse, il questionne son choix professionnel. « Le travail que je faisais n'abondait dans le sens d'aucune de mes valeurs. Je n'y trouvais pas mon compte. J'ai choisi de démissionner et de retourner à l'université en travail social. »

Une première bifurcation qui sera cependant de courte durée. Très rapidement, la Clinique communautaire de Pointe Saint-Charles le recrute. Pendant six ans, alors qu'il est avocat de l'aide juridique, les causes de droit administratif, matrimonial et civil se succèdent sur son bureau. Il met également sur pied des cours à l'intention des adultes et collabore à la création d'une pharmacie autogérée. Par-dessus tout, il découvre des réalités qui lui étaient jusqu'alors inconnues. « Je travaillais auprès d'une clientèle pauvre, une humanité de gens souffrant avec une rationalité et des habiletés tout à fait différentes des miennes. J'ai beaucoup appris, non seulement sur ces gens, mais aussi sur moi. J'ai appris à résister à la tentation d'être soi-même séduit par l'image que l'on veut donner aux autres. Surtout, j'ai commencé à me demander si je faisais ce travail pour moi ou pour les autres. Après six ans, j'étais complètement épuisé et je devenais confrontant avec des gens qui étaient dans le besoin alors j'ai choisi de partir. »

Plus qu'un simple départ, c'est toute sa pratique du droit que François Dupin remet encore une fois en cause. Il cesse complètement de pratiquer et travaille pendant un certain temps comme journaliste dans diverses publications. « Ce qui me rebutait dans le droit, c'était l'ampleur de la responsabilité que chaque acte, geste ou procédures me faisait porter. Puis, je me suis ennuyé de plaider et j'ai refait le choix de mon métier. La maturité m'a appris à concilier avec le reste. »

Un emploi, une mission

Avocat en pratique privée pendant quelques années, en 1990, il fait le saut du côté du Curateur public. Une véritable révélation. « En 1990, le Curateur se cherchait un plaideur pour tester sa nouvelle loi. J'ai commencé à plaider et, comme pour tout bon plaideur, mon discours s'est peaufiné. De l'argument de droit, j'en suis venu à l'argument éthique. Avec le concours de certains jugements et juges sensibles à ce que l'on appelle l'inaptitude mentale, j'ai appris à faire du droit de la personne. J'ai découvert la bioéthique, ce que voulait dire prendre des décisions au chevet de quelqu'un, intervenir auprès d'une personne déficiente intellectuelle ou ayant des problèmes de santé mentale. J'ai appris à voir mon code civil différemment. Pendant toutes ces années, quelque chose me disait que j'avais une sorte de mission. Je venais de la trouver. »

Douze ans et des milliers de causes plus tard, son intérêt pour ce champ de pratique ne se dément pas. Au quotidien, il reçoit les signalements et les demandes de mise sous curatelle, analyse la situation, favorise parfois l'enquête, puis émet ses recommandations ou plaide lorsque nécessaire. Avec le recul, le plaideur naturel, admet cependant que les dossiers dont il est le plus fier sont ceux pour lesquels il n'est jamais allé devant les tribunaux. « Lorsque j'arrive à trouver une solution qui ne contraint pas ou ne fait pas régresser la personne vulnérable et qui en même temps constitue pour elle un filet de sécurité, c'est une réussite. » C'est que, explique-t-il, par-delà le plaisir de la plaidoirie, la pluralité des cas rencontrés et les connaissances qu'elle commande sont une grande source de satisfaction. « La connaissance que nous tirons de la nature humaine est immense. Si je dois, par exemple, intervenir auprès d'une personne itinérante, je vais lire des livres sur l'itinérance, me documenter, pour essayer de comprendre pourquoi la personne s'oppose à sa mise sous protection. Aucun autre secteur du droit n'offre cette possibilité. »

Des difficultés réelles

Stimulante, la pratique n'est toutefois pas sans contrainte. La confrontation quotidienne aux préjugés figure en tête de liste des obstacles rencontrés. « Les préjugés au niveau de la santé mentale et de la déficience intellectuelle sont assez tenaces. Pour dire vrai, même nos magistrats n'ont pas souvent le temps de se rendre à cette sensibilité-là. Le droit de la personne est un droit mouvant, où la règle du précédent n'a pas sa place. Lorsque l'on présente un dossier en cour, il faut donc avoir fait la quadrature du cercle. »

En fait, même le recours à d'autres professionnels pour l'analyse et l'examen des dossiers présente des difficultés, selon François Dupin. « Les relations avec le réseau médical ne sont pas toujours faciles. Souvent, les psychiatres, par exemple, détectent des choses, posent des diagnostics, mais, lorsque nous essayons de vérifier comment au quotidien, tout cela peut nuire au jugement de la personne, il est impossible de le savoir. »

Le fait que le curateur soit un organisme gouvernemental ne facilite pas non plus les choses. « Il n'y a pas de débat de société quant à ce que devrait être la mission de l'État par rapport aux personnes inaptes. Comme le Curateur s'apparente au gouvernement, les gens ont souvent tendance à être méfiants, les magistrats y compris. Ça nuit parfois à notre travail.»

Quelles que soient les contraintes liées à sa pratique, François Dupin espère travailler en droit de la personne encore longtemps. « C'est malheureux, mais souvent, les avocats sont perçus comme des parasites et vous pouvez compter sur vos doigts les moments ou les dossiers où vous avez été utile pour la personne. Quand quelque chose comme ça arrive, c'est une grande grâce. J'ai eu cette chance-là. Tant que j'aurai le sentiment d'avoir une certaine utilité, je vais continuer. »

 

 
 

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