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Sur le rebord de la fenêtre, dans le petit bureau de la rue Saint-Pierre, Don Quichotte trône, l'épée à la main, prêt au combat. Sorti de son univers, le célèbre chevalier errant est pourtant, pour une fois, en territoire conquis. Comme lui, Me Chantal Paillé, 30 ans, a promis un jour de consacrer toutes ses énergies à défendre les plus démunis. Avocate de cœur, depuis cinq ans, la majeure partie de sa pratique est orientée vers la défense des personnes sourdes. Non contente des combats gagnés jusqu'à présent, elle espère encore voir d'autres professionnels suivre sa trace et améliorer ainsi la qualité de vie de ceux qui font depuis toujours partie de son existence. Voyage sur des chemins peu fréquentés...
Si difficile soit-elle, la pratique auprès des personnes sourdes comporte aussi son lot de satisfactions, de dire Me Paillé. « J'ai vraiment l'impression d'être utile. » |
Tandis qu'elle parle de ses débuts, ses yeux brillent dans la lumière de l'après-midi naissant, enthousiaste, ses mains bougent sans arrêt. Elle n'y peut rien, c'est une seconde nature. Enfant de personnes malentendantes, Chantal a appris la langue des signes dès son plus jeune âge. C'est d'ailleurs la discrimination incessante à laquelle ses parents ont été victimes qui a fait naître chez elle le goût de la justice. « J'ai commencé à penser au droit à 12 ans et je n'ai jamais changé d'idée depuis. Mes parents cherchaient de l'emploi à ce moment-là et je devais aller avec eux pour agir comme interprète. Parce que j'étais encore une petite fille, les gens se permettaient de me répondre n'importe quoi. À certains moments, on me disait carrément 'pensez-vous vraiment que nous allons engager des personnes sourdes dans notre entreprise avec tout le trouble que ça va nous apporter?' Je n'avais évidemment aucune idée des recours existants pour mes parents, mais je trouvais cette situation inacceptable. J'ai décidé à cette période précise de ma vie que j'allais devenir avocate, que j'allais défendre la veuve et l'orphelin. L'idée de travailler avec les personnes sourdes est venue plus tard. »
Stagiaire à l'aide juridique, les restrictions budgétaires dans les services publics ayant cours lors de son admission au Barreau en 1997 ne lui permettront pas d'obtenir l'emploi tant souhaité. Ce sont finalement ses superviseurs de stage qui l'incitent à travailler auprès des personnes sourdes. Trois mois plus tard, étude de marché et plan d'affaires en main, Chantal se lance dans l'aventure. Installée dans un petit coin de son appartement, elle entreprend de faire connaître ses services auprès de la communauté sourde. « J'allais deux fois par semaine faire du bénévolat au Centre communautaire des sourds du Montréal métropolitain. Je donnais de l'information légale aux gens qui se présentaient, je répondais à leurs questions et en échange, les organismes communautaires me faisaient de la publicité gratuite. J'ai fait ça pendant environ un an et demi. »
Devenue entre-temps associée au sein du bureau Wenaas St-Pierre, puis du cabinet Desrochers Paillé, elle a peu à peu concentré ses activités en droit de la famille. Un créneau où se situait la majorité des besoins des personnes sourdes. La publicité de personne à personne ou de « signe à signe » fera le reste. « Même si je fais très attention à mon secret professionnel, les personnes sourdes entre elles se disent tout. Si je gagne trois ou quatre procès de suite, j'ai systématiquement plus d'affluence à mon bureau. Inversement, si je perds deux ou trois affaires de suite, pendant un bout de temps, j'ai moins la cote dans la communauté. Au début, je prenais ça personnel, maintenant je suis habituée. Tout cela fait partie de leur culture et pour travailler avec eux, il faut apprendre à accepter ça. »
En fait, pour répondre adéquatement aux besoins de sa clientèle, Chantal a dû adapter de nombreux éléments de sa pratique, à commencer par son rythme de travail. C'est que, explique-t-elle, tout prend plus de temps lorsque l'on doit traiter avec des personnes sourdes: des actions les plus banales, comme prendre un rendez-vous, à celles plus complexes, comme établir une expertise professionnelle.
Parce que les personnes sourdes sont moins bien informées que la moyenne des gens et que la lecture ou l'écriture sont généralement difficiles pour elles, énormément de temps est aussi consacré à la communication et à l'explication des gestes posés. « On ne peut pas dire que les personnes sourdes sont analphabètes, mais elles ont beaucoup de difficulté à écrire et à lire. Dans un texte, elles vont, par exemple, comprendre davantage les choses qui sont concrètes et moins bien les choses abstraites. Ils ont une lecture qui est plus de premier niveau. Quand je leur envoie des lettres ou des messages, je leur parle donc de cette manière. Je m'adapte à ce qu'elles sont capables de lire. Quand je leur fais signer des documents, j'ai toujours un important rôle de vulgarisation à jouer. Je leur explique le plus simplement possible les choses qui y sont écrites. C'est parfois difficile parce que certains mots n'existent carrément pas dans leur langue. 'Mise en demeure', par exemple, devient 'lettre pour avertir de quelque chose' dans la langue des signes du Québec. Il faut prendre le temps de rendre les choses claires pour eux, de faire en sorte qu'ils comprennent bien ce qui se passe et ce que nous sommes en train de faire. »
Si Chantal insiste tant sur l'importance de prendre le rythme des personnes et d'entrer dans leur monde, c'est qu'à son avis, ce sont ces détails qui font la différence en bout de ligne. « Si demain matin je me retrouve en Russie et que j'ai le choix entre le meilleur avocat russe de la place avec qui je devrai communiquer par interprète et un autre avocat qui parle ma langue, spontanément je vais choisir le deuxième parce que je suis certaine qu'il va comprendre ce que je vais lui raconter. Ce n'est pas différent pour les personnes sourdes. Elles ont, elles aussi, envie de pouvoir compter sur un avocat qui parle leur langue. Lorsque je travaille avec elles, nous communiquons par signes. Elles me racontent elles-mêmes ce qui s'est produit. Je suis convaincue que de cette manière elles sont mieux préparées pour affronter la cour. »
Capable de communiquer aisément avec ses clients grâce à la langue des signes héritée de ses parents, le plus difficile pour Chantal demeure en fait de prendre une certaine distance par rapport à ce que ses clients peuvent vivre. « J'ai parfois de la difficulté à ne pas épouser la cause de mes clients. Je confonds parfois l'aide que j'ai toujours apportée et que j'apporte encore à mes parents à celle que je dois apporter à mes clients. Il m'est arrivé par exemple de payer une procédure pour un client qui n'avait pas d'argent parce que je trouvais inacceptable qui laisse les choses aller. Il faut souvent que je me parle pour garder mes distances et me protéger. »
Si difficile soit-elle, la pratique auprès des personnes sourdes comporte aussi sont lot de satisfactions, aime par ailleurs à préciser Chantal. En fait, la gratification est telle que, malgré les obstacles rencontrés, elle affirme que si elle devait recommencer, elle ferait exactement les mêmes choix. « J'ai vraiment l'impression d'être utile. Tout est tellement compliqué pour eux. Peu importe ce qu'elles font, elles doivent avoir recours à un interprète. Ça veut dire systématiquement raconter ce que l'on vit à une troisième personne et ne jamais savoir comment ce sera traduit, se demander si le secret sera conservé, etc. Quand je vois le service de cette façon-là, j'ai l'impression d'avoir rempli mon rêve de jeunesse, d'être parvenue à aider véritablement. C'est épuisant, mais je ferais la même chose demain matin sans hésiter. »
Pour des raisons financières, Chantal tend cependant en ce moment à diversifier sa clientèle. « Les salaires de personnes sourdes qui travaillent ne sont pas très élevés, la plupart sont donc admissibles à l'aide juridique. Je n'ai rien contre l'aide juridique, mais il faut reconnaître que ça représente parfois beaucoup de travail pour peu de revenu. J'ai donc entrepris de diversifier ma clientèle. Parfois je me dis que je suis prête à passer à autre chose, à avoir d'autres défis, mais j'aurais beaucoup de difficultés à les laisser [les personnes malentendantes] en plan. Ils ont cette façon si particulière d'être reconnaissants, de me serrer fort fort dans leurs bras quand tout est terminé, c'est tellement gratifiant. Se sentir utile à ce point-là, vaut bien des salaires. »
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