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Malheurs d'enfants socialement acceptables?

René Binet, avocat œuvrant en droit de la jeunesse

Pendant que nous vivons dans un pays riche, un bébé sur trois vit dans la pauvreté. Des chercheurs affirment que les bébés pauvres sont moins en santé et courent deux fois plus de risques de développer des problèmes de santé chronique et d'accuser des retards de croissance. Les bébés de familles pauvres sont en piètre état et la situation demeure dramatique pour bon nombre d'enfants naissant au Québec. Au Canada, une personne sur huit vit sous le seuil de la pauvreté. Selon Statistique Canada, 18,5 % des enfants du pays vivaient sous le seuil de pauvreté.

La crise du logement est un problème majeur pour plusieurs milliers d'enfants vivant dans des familles à faible revenu. Créer la richesse pour la redistribuer, mythe ou réalité? Selon une étude récente, il semble que la croissance économique augmente le nombre de sans-abri dans les villes. La hausse du niveau de vie, la compétition, la désinstitutionnalisation font des ravages. La recherche constante du profit aboutit à l'absurdité des cités modernes, crée un stress important sur les familles et indique la porte de sortie à beaucoup d'enfants et de parents. (Plus de 10 000 sans-abris au Québec.)

Des sans-abri aux enfants sans garderie, la situation ne semble pas plus rose. Manque de place, liste d'attente et selon le vérificateur général du Québec, les garderies en milieu scolaire souffrent de problème de surpopulation, de sous-équipement et d'un manque de personnel. Un besoin essentiel considérant le nombre de famille monoparentale dont 85 % des chefs de famille sont des femmes.

En milieu scolaire, le taux de décrochage atteint un niveau dramatique, particulièrement pour ceux vivant dans des milieux défavorisés. On note dans certains cas que près de la moitié des élèves sont en cheminement particulier. Certaines commissions scolaires se voient obliger, faute de ressources, de laisser tomber des milliers d'élèves en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage contrevenant ainsi à l'esprit de la Loi sur l'instruction publique.

Le manque de ressources oblige les responsables à faire des choix difficiles pour les écoles défavorisées. Une discrimination dans les services offerts est souvent la seule solution. Près de 75 % des jeunes dans certains établissements abandonnent l'école avant d'avoir eu un diplôme d'études secondaires. Ces problèmes se répercutent au niveau collégial où un cégépien sur deux ne termine pas sa formation technique.

D'autre part, selon Statistique Canada, les milieux aisés favorisent les longues études. Le statut socio-économique d'un enfant risque d'avoir des conséquences déterminantes quant à l'égalité des chances de réussir. Au Canada, une personne sur six est considérée comme illettrée. Le décrochage scolaire est une forme pernicieuse d'exclusion. L'école en milieu défavorisé devrait faire l'objet d'une attention particulière et devenir une priorité dans la lutte à l'exclusion et de toute politique d'aide à l'enfance.

Le suicide demeure la première cause de décès chez les jeunes. Triste record, le taux de suicide demeure élevé malgré une politique de prévention en vigueur depuis quelques années. On note même une hausse du suicide chez les filles au Québec. Une fuite sans retour lorsque la vie devient une souffrance intolérable. La consommation abusive de drogue ou d'alcool chez beaucoup de jeunes est souvent un moyen d'engourdir ce mal de vivre et doit être interprétée comme cri d'alarme.

Pour les jeunes les plus vulnérables, le système de protection de la jeunesse chargé de leur venir en aide est dans une impasse. Après une succession de ministres, de rapports d'enquête (Bartkowiak et Cie), de consultations, d'éditoriaux, d'articles de journaux, de témoignages d'intervenants, le problème persiste. En automne, le directeur des Centres jeunesse de Montréal affirmait que le système faisait face à une impasse organisationnelle majeure. Résultats: les enfants sont ballottés de famille d'accueil en famille d'accueil, des jeunes sont gardés illégalement dans des ressources inadéquates. Pendant que le système se cherche désespérément une âme, les enfants sont coincés dans les agendas, les structures, les organigrammes. L'intérêt de l'enfant devra un jour passer avant les considérations bureaucratique et idéologique.

Le dossier des congés parentaux fait l'objet d'une confrontation Québec-Ottawa. Ce conflit est maintenant devant les tribunaux. Le Canada a un congé de maternité pitoyable en comparaison avec des pays comme la Suède ou le Danemark. Les congés parentaux ont des conséquences majeures sur le bien-être d'une famille et constituent un élément déterminant pour plusieurs parents d'avoir ou non un enfant.

Les facultés affaiblies d'une société

Quels prix une société est-elle prête à investir pour les enfants qu'elle exclut et marginalise, sachant que les dommages et les souffrances causés en regard du lien social sont plus importants que les dépenses qu'occasionnerait une prise en charge précoce?

En vertu de quel principe devons-nous agir? Humanitaire, sécuritaire, économique? Doit-on considérer les drames de ces enfants comme des dommages collatéraux d'un système économique? La raison économique ne peut englober toutes les qualités d'une société civilisée qui désire accueillir des enfants.

La misère des jeunes entraîne une dislocation sociale et bafoue le principe d'humanité. Faire naître un enfant n'est pas suffisant, il faut l'assumer humainement. Les inégalités sociales, la faiblesse des structures collectives composent un climat de désenchantement qui fait souffrir beaucoup trop d'enfants. Dans l'Ouest canadien 70 % des jeunes en détention sont des autochtones bien qu'ils ne composent que 20 % de la population.

Beaucoup de jeunes sont dans le besoin et dans l'attente d'aide humanitaire.

La tolérance à l'égard de leur souffrance est causée par les facultés affaiblies d'une société qui ne réalise pas l'urgence et compromet la sécurité et le développement d'enfants.

 

 
 

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