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La franchise ce n'est point de tout dire ce qu'on pense mais c'est de penser ce qu'on dit », me disait récemment le professeur Jacques-Yvan Morin. Dans son bureau fort dépouillé de la Faculté de droit à l'Université de Montréal, il avait accepté de me rencontrer comme ancien élève et parler des années qui s'en sont allées depuis ce temps envolé.
Quand M. Morin enseignait le droit international public à Michel Proulx, Robert Sacchitelle, Pierre Viau, François Godbout et moi et bien d'autres, il venait de fêter son vingt-huitième été seulement. C'était un peu comme dans les villages de campagne jadis au Québec, quand la maîtresse d'école avait à peu près le même âge que les plus grands de la classe. Aux premiers jours de l'automne 1959, le jeune professeur Morin nous plongea dans un séminaire portant sur la géopolitique. C'était la première fois que je faisais connaissance avec ce mot: géopolitique. Il nous dirigea vers un séminaire. C'était mon premier séminaire sans curé, ni prêtre. Ce séminaire portait sur l'importance de contrôler le heartland du monde, soit la région de l'Afghanistan. Moi qui n'étais allé qu'à Toronto au plus loin de ma vie, il me fallait surveiller le heartland éloigné et tenter de mettre la main sur les deux principaux détroits du globe, dont le Bosphore, puis le canal de Suez pour utiliser ces détroits et canaux comme une pince autour du heartland et empêcher l'URSS d'avoir accès aux mers chaudes. La forçant du même coup à sortir par les mers du nord, là où le sous-marin russe devait sombrer corps et biens l'an passé. À l'examen de Noël du professeur Morin, me rappelait récemment un collègue de faculté, Jacques Marquis, une seule question sur la feuille quasi blanche: « Existe-il une société internationale? ».
Il avait fallu à Jacques-Yvan Morin attendre un temps avant qu'il ne soit admis au Barreau car il n'avait pas l'âge pour être sacré avocat. Il n'allait avoir 21 ans que le 15 juillet 1952. Il avait fait ses études de droit à McGill avec le professeur Frank Scott et y fonda, avec la complicité de ce professeur, la Revue de droit de McGill. Il vouait une grande admiration pour Frank Scott qui enseignait toujours debout face à ses élèves. Monsieur Morin raconte que Jean Beetz, au temps où il enseignait lui aussi à la Faculté de droit de l'Université de Montréal, déclarait qu'enseigner c'est cinquante pour cent de connaissances et l'autre moitié du théâtre. Durant ses cours de droit international public, nous parlant du heartland et de l'ONU et de l'OTAN, le professeur Morin communiquait avec nous avec compétence et enthousiasme et mouvement, debout à l'avant dans une langue claire et belle.
Lors de cette rencontre avant Noël, Jacques-Yvan Morin se souvient de sa petite enfance à Québec, où il est né. Du temps où, sur les épaules de son père, il contemplait le fleuve depuis les plaines d'Abraham. Pour se rendre ensuite au musée du Québec et y découvrir, de ses yeux de petit garçon de cinq ans, les carcasses de baleine géante et de mammouth et de bison. Son père, Arsène Morin, avait rencontré sa mère un jour d'hiver sur la patinoire du Château Frontenac. Galamment et élégamment, il l'avait aidée à se relever car elle tombait beaucoup, ajoute en souriant le fils d'Arsène Morin, qui travaillait pour le ministre Honoré Mercier. C'était quelqu'un, Arsène Morin, de dire son fils, maintenant grand-père. Il était à la fois avocat et diplômé des Hautes études commerciales. Ce qui était peu fréquent dans les années 1925. Il lisait régulièrement le Times de Londres, se rendait à Paris et à Londres pour son travail. C'était un homme d'esprit libéral, fier de sa famille, qu'il déménagea à Montréal quand l'aîné de ses trois enfants, Jacques-Yvan, allait entrer à l'école primaire.
C'est au collège Stanislas d'Outremont, qui donne le baccalauréat français, que Jacques-Yvan Morin va faire ses études classiques. Au même endroit que Jacques Parizeau. Ce sont durant ces années de jeunesse qu'il va rencontrer celle qui va devenir plus tard son épouse. Elle est la fille du consul de France à Montréal. On retrouve d'excellents professeurs au collège Stanislas car plusieurs intellectuels avaient été forcés de demeurer en Amérique à la suite de l'occupation de la France par Hitler.
Après ses études en droit à McGill, Jacques-Yvan Morin va travailler un certain temps à Ottawa pour le gouvernement fédéral. Il est étonné d'y rencontrer plusieurs fonctionnaires canadiens-français « subordonnés » ayant perdu leur fierté, parlant un français avarié. Il revient à l'Université de Montréal pour faire sa quatrième année de droit en compagnie de Guy Guérin qui va devenir juge en chef de la Chambre criminelle et premier président de Radio-Québec. Il garde un souvenir admiratif et ému de Guy Guérin. Il se souvient aussi d'avoir eu Daniel Jonhson, père, comme professeur de droit parlementaire à la Faculté de droit de l'Université de Montréal. Les cours de celui qui allait devenir premier ministre du Québec en 1966 lui ont été utiles quand il assuma le rôle de chef de l'opposition, en 1973, puis de vice-premier ministre du Québec sous le gouvernement Lévesque, de 1976 à 1984.
À partir de son désir propre et aussi de l'ouverture au monde que son père lui avait donné, il veut en 1953 faire des études en droit international. Au lieu de se diriger vers les États-Unis, il s'en va en Grande-Bretagne. Car l'Angleterre jouit encore d'un prestige considérable dans ce domaine, prestige qui va perdurer pour environ 15 ans. Il étudie à Cambridge. Il se rend aussi à Londres régulièrement pour suivre d'autres cours de droit. Il y rencontre son ancien collègue du collège Stanislas, Jacques Parizeau. Dans ces années, il en coûtait peu pour vivre en Angleterre. Les cours d'université étaient gratuits. La Grande-Bretagne était encore écrasée par les désastres de la guerre. Jacques-Yvan Morin se rend fréquemment à des encans. Il y acquiert, pour des prix fort modestes, toutes sortes de pièces et d'objets d'art dont des vases grecs d'avant Jésus-Christ. Il s'intéresse aux estampes à Cambridge au point qu'on lui offre le poste, à temps plein, de responsable du cabinet des estampes, du Print Room de l'Université. Mais le salaire est fort mince. S'il épouse cette fonction il se cantonne dans le célibat. Il veut épouser la jeune fille qu'il a rencontrée à Montréal au temps de son collège. Un temps, il étudie le droit à Londres pour devenir barrister en Grande-Bretagne. Il se souvient d'un jour, à Londres, où il se rendit en salle d'audience pour sa formation de barrister. On y plaidait une cause dont il comprenait mal l'objet. Il demanda à son accompagnateur de quoi on parlait. Et l'autre de lui répondre, avec un fort accent britannique, une phrase qu'il ne réussit point à déchiffrer jusqu'à ce qu'on la lui écrivit. C'était en vieux français juridique et le sujet traitait d'héritage permettant à un enfant conçu d'hériter au décès de son père qu'on peut dire: « Enfant en ventre sa mère ».
Après trois ans à Cambridge et à Londres, Jacques-Yvan Morin comprend que son devenir n'est pas au Barreau de Londres mais en terre d'Amérique. Et s'en va étudier à la plus ancienne université des États-Unis, l'Université Harvard, dans la ville de Cambridge dans le Massachusetts. Pour devenir ensuite, en 1958, à l'âge d'à peine 27 ans, professeur de droit international public à l'Université de Montréal jusqu'en 1973, et à nouveau de 1984 à 1999.
De son temps en politique, il se souvient de certaines fureurs qui existent fatalement dans ce monde. En 1970, il avait accepté de se porter candidat parce qu'on l'avait assuré qu'il serait défait. Mais en 1973, sa vie d'universitaire est bouleversée: il est élu à l'Assemblée nationale, dont il devient le chef de l'Opposition. Il n'entend point écrire ses mémoires car il lui faudrait penser ce qu'il dit selon sa définition de la franchise. Il a remis aux archives nationales ses dossiers et lettres de ce temps de sa vie qui occupe l'espace de 1973 jusqu'à 1984. Il se souvient qu'il recueillait les feuilles des discours de René Lévesque. Les adjoints du premier ministre lui écrivaient des discours. Au verso de ces feuilles, M. Lévesque écrivait son discours à lui. Et ces feuilles gisaient souvent, après les événements, sur le bureau. Et Jacques-Yvan Morin demandait à les recueillir. Ce à quoi M. Lévesque lui répondait oui, au lieu de les jeter au panier.
La vie de l'esprit c'est toujours ce qui le passionne et le fait vivre avec vivacité. Lors de notre rencontre, il travaillait à compléter la rédaction d'une constitution du Québec autonome et un autre du Québec souverain.
Travail qu'on avait commandé à lui et à d'autres comme suite à la Commission Bélanger-Campeau. Il donne à l'Université de Montréal, pour la quatrième année de suite, un cours au niveau de la maîtrise sur l'État de droit. Dont une caractéristique fondamentale, dit-il, est l'existence de tribunaux indépendants pour garantir les libertés et droits fondamentaux qui, autrement, demeurent lettres pieuses. Depuis 10 ans, au mois de février, à l'Université Senghor d'Alexandrie, en Égypte, il donne un cours sur les droits fondamentaux.
Sur le pas de la porte de son bureau, qui ne comporte ni ordonnateur ni fax, il me parle à nouveau de la vie de l'esprit qui permet de vivre allègrement, au moins jusqu'à 80 ans, sans défaillir. Pourvu qu'on y allie des exercices physiques, comme la marche en abondance qu'il pratique avec son épouse Elisabeth Gallat-Morin, qui va publier sous peu un livre intitulé La vie musicale en Nouvelle France. Jadis, il pratiquait aussi le tennis et le ski. Maintenant, en plus de son travail et de ses randonnées, il consacre du temps à l'art d'être grand-père auprès de ses neuf petits-enfants à qui il communique sa passion de la vie de l'esprit.
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