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Une boussole à la main, des échasses aux pieds!

Jacques Marquis, avocat

Depuis son impulsion par Auguste Comte au milieu du XIXe siècle, le positivisme a connu un essor fulgurant. En défrichant les champs vagues de la connaissance, il a fertilisé le goût de la science, il a donné un avant-goût de la puissance presque illimitée du nouvel homme, le super-homme. Sur son erre d'aller, le positivisme a tenu les rênes du POUVOIR, a gravi une à une les marches du SAVOIR et s'est hissé en tête d'affiche sur le promontoire de la VÉRITÉ. À chaque question, sa réponse; à chaque problème, sa solution. Le message est clair: plus de science, plus de techno-science, plus de puissance. « L'humanité... est hantée par le savoir et par la puissance que le savoir confère. »1

Développé en accéléré par les NTIC2, le positivisme accentue sa cadence. Ceux qui adhèrent d'emblée à ce projet hich-tech, high-touch sont promis à connaître le succès, le bonheur, la réussite. Il suffit de suivre la tendance lourde des changements technologiques et de croire au message du libéralisme revampé. L'information transmise rapidement par la fibre optique sur l'écran cathodique accélère la communication et augmente la productivité, la performance, les profits et, enfin, assure le progrès. La « mobilité » des connaissances ajoute à la mobilité de la main-d'œuvre, la transmission par code binaire (binary digits, bits) ajoute au mode linéaire traditionnel; le coefficient (K) d'efficacité est multiplié à une enième puissance jusque là insoupçonnée.

La techno-science ne manque pas d'attraits pour stimuler l'engouement des futurs disciples. À preuve, ses nombreuses réalisations: les opérations chirurgicales à distance, la résolution de problèmes mathématiques complexes...

Subjuguée par ses fantasmes narcissiques, la techno-science est en train de répéter les mêmes erreurs que la science avait reprochées à l'Église de Rome. Elle qui avait résisté à l'empiètement de la raison et de la pensée critique. Elle qui avait résisté à la vision héliocentrique et qui défendait sans fondement la primauté des vérités révélées et le mythe du géocentrisme. Elle qui avait condamné Galilée à l'ex-communication.

Après avoir détrôné l'Église sur la place publique et dans le cœur des hommes, la techno-science se revêt des mêmes parures et propage les mêmes dogmes. Comme la papauté en 1870, elle autoproclame son statut d'infaillibilité. Hors la technologie, point de salut. Les travailleurs devront se brancher sur le clavier de l'ordinateur et se réunir sous la bannière de l'entrepreneurship. Comme au temps de l'Inquisition, le « crois ou meurs » fait place au nouveau slogan « branche-toi ou tu seras débranché ». « Branché » donc informé, le citoyen se sent efficace, productif, à la fine pointe des connaissances disponibles, capable de rivaliser avec la compétition. Il n'est pas dépassé. « Branché » donc libre, sans entrave du temps et de l'espace, le citoyen peut jouir du don d'ambiguïté. Il est omniprésent, un INTERNAUTE, qui mieux qu'un astronaute, peut faire le tour du monde sans bouger.

À la remorque de la techno-science, le positivisme juridique épouse les mêmes ambitions: éliminer le doute, éradiquer l'ignorance, extirper l'erreur. Il forme un réseau inextricable de règles et d'exceptions normatives, prohibitives, administratives, protectrices, procédurales. Il propose des modèles de conduite à l'usage des gestionnaires, des réponses toutes-faites pour les utilitaristes. Rien ou presque n'est laissé au hasard, au bon jugement; tout ou presque est encadré, prévu.

Pour se protéger contre la peur d'être disqualifié, l'homme de loi, disciple de Thémis, se sent obligé de devenir un disciple du MIT3, un adepte de ces nouvelles technologies. Celles-ci lui apportent sur sa table de travail toutes les publications répertoriées, fichées, archivées dans les volumes de la législation pertinente, les livres des règlements en vigueur, les ouvrages de doctrine, les recueils de jurisprudence. Nul ne peut prétendre exercer adéquatement le métier de praticien du droit, de juriste, de professeur, sans être au fait de cette avalanche de droit positif. Si on n'a pas accès à toutes ces sources de connaissances, on est foutu.

En aval, la peur d'être incompétent, d'être décoté, de ne pas être à la hauteur. En amont, l'avalanche d'une masse impressionnante d'informations à gérer, à sélectionner. Au centre, la techno-structure et sa quincaillerie logistique: internet, courriel, cellulaire, portail, info-ligne, juri.com, etc. Tous des instruments qui lui servent de boussole.

À l'ère technologique, le positivisme juridique se berce d'illusions sur sa VALEUR et sa GRANDEUR. Certes, il est l'antidote à l'anarchie qui régnerait dans une société anomique. Certes, il est un élément fiable pour éliminer les « zones grises » d'incertitude, pour couvrir les « angles morts » sur l'autoroute de l'information. Certes, il est un instrument digne de confiance pour indiquer la direction à suivre, le chemin à parcourir, les obstacles à éviter ou à contourner.

Mais à trop vouloir dicter la conduite des citoyens jusque dans les moindres détails, le positivisme devient une charge lourde, trop lourde. Comme dit le dicton populaire « trop c'est comme pas assez ». Pour combattre l'anarchie, il n'est pas nécessaire d'aller à l'extrême opposé et de vouloir tout contrôler, tout diriger, tout gouverner. En d'autres mots, il n'est ni nécessaire ni souhaitable de réduire le périmètre de liberté à un carré de sable.

Juché sur ses échasses, le positivisme fait montre d'un autoritarisme infantilisant. En favorisant la thésaurisation des données informationnelles, stockées dans les banques de données, disponibles sur commande, il hypertrophie la mémoire. En développant le conformisme aux idées reçues, aux intérêts dominants, aux groupes d'intérêts, aux idéaux de la classe dirigeante, il stérilise les germes du sens critique, de la conscience, du jugement. « We have no conscience in the humanistic sense, since we do not dare to trust our judgment. We are a herd believing that the road we follow must lead to a goal since we see everybody else on the same road. »4

Ce foisonnement de lois positives livre un message ambivalent. Il invite le justiciable à se débrouiller au milieu de ce galimatias. Avec pour guide, une boussole à la main. Et pour marcher, des échasses aux pieds.

jacques.marquis@hotmail.com

Pierre GrosClaude, Délirante humanité, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1970, p. 30.
2 Nouvelles technologies de l'information et de la communication.
3 Massassuchetts Institute of Technology: Berceau de la cybernétique (Norbert Weiner) et de l'informatique (Claude Shannon).
4 Erich Fromm, Man for himself, Ballantine Books, New York, 5e éd., 1988, p. 249.
   Voir aussi Jacques Grandmaison, Quand le jugement fout le camp, Fides, 1999.

 

 
 

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