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BEAUX MOTS DITS

Claude Masse et la ligne de partage des eaux!

Jacques R. Roy, j.c.q.

Sa mère Cécile Mandeville aura 80 ans en juin prochain. Elle est née en Abitibi au sein d'une famille de 16 enfants. Claude Masse possède une lettre de sa grand-mère maternelle qui remonte à 1919. Elle y écrit qu'elle et sa famille, partis ouvrir des terres en Abitibi, sont tellement loin au nord du nord qu'elle ne sait plus quel jour ni quelle heure il est. Et ajoute qu'hier, les ours ont mangé une de leurs vaches. Et que les enfants surveillent l'autre vache pour la garder en vie.

Assis sur son fauteuil roulant, chez lui, dans son salon-bureau, Claude me confie, parodiant le chanteur Desjardins, que le mot Abitibi signifie « là où les eaux se partagent et non pas là où l'asphalte finit ».

Du Faubourg à l'Îsle-aux-Grues

Quand il était enfant dans le Faubourg la m'lasse, là où se loge la Maison de Radio-Canada maintenant à Montréal, il attrapait tous les maux et maladies qui s'y baladaient. Sa mère décida alors de l'expédier en Abitibi, à Sainte-Rose-de-Poularies, chez son oncle Albert et sa tante Alice, un couple sans enfant vivant du bois à l'orée de la forêt au fond d'un rang. Claude fréquentait l'école du village où y enseignait une religieuse dans une seule classe regroupant sept divisions. Claude était dans la troisième division et écoutait davantage quand la bonne sœur enseignait aux élèves de la sixième et de la septième. À la fin de l'année, il termina sa troisième année troisième d'un groupe de trois. Il s'ennuyait de ses amis et de ses jeux de bandits et de cow-boys du Faubourg. Là-bas, en Abitibi, il était le seul cow-boy sans aucun Indien et il se cachait dans les sous-bois pour observer les chevreuils et les biches qui buvaient avec appétit, les pattes dans le lac Lois. C'est depuis ces moments qu'il devint chasseur. À compter de 1975, Claude a chassé le chevreuil, l'orignal et le caribou. Par 12 fois, il a volé vers l'Arctique pour y chasser le caribou. Il chassait dans cette contrée, où les eaux tombées d'un même nuage se séparent et s'en vont les unes vers l'Atlantique et les autres vers le Pacifique, à mille pieds de la frontière de Terre-Neuve quand il aperçut une horde de caribous qui voguaient vers lui comme une volée d'oies blanches. Car il a aussi chassé les oies; dans la région de Montmagny d'abord, pour ensuite traverser jusqu'à l'Îsle-aux-Grues où il découvrit un coin de paradis. Il y possède depuis 1985 une maison de campagne et une forêt de pins. C'est là, sur la grève de sa maison de l'île, qu'il a résumé environ 1 300 décisions traitant de la Loi de la protection du consommateur pour lancer, en septembre 1999, un ouvrage fouillé et détaillé comme un plan de caches aux canards. Il entend réviser cet ouvrage à l'été 2002 sur la grève de sa maison, en regardant l'eau qui monte et remonte, pour publier ensuite une nouvelle édition annotée. Car il y a au pourtour de son île, dit Claude, des marées d'eau douce de plus de 19 pieds aux temps des hautes marées hautes.

Après son séjour en Abitibi, Claude quitte le Faubourg à m'lasse pour habiter dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Il se souvient d'un midi où il s'était appuyé contre le mur de l'église paroissiale, dans la cour de l'école Sainte-Brigide. Des grands de sixième année de la classe des « manuels », des gaillards de 12 ans très peu portés sur la chose scolaire, avaient été regroupés dans une même classe pour limiter les dégâts. Pour les motiver, les Frères des écoles chrétiennes leur avaient confié le rôle de brigadiers scolaires, portant ceinture et baudrier en cuir blanc représentant l'ordre. Leur mission consistait à imposer la discipline dans la cour et les environs. Un brigadier scolaire lui lança: « Décolle-toi du mur de l'église. C'est interdit ». Claude ne comprenait rien à cette interdiction et voulait savoir qui avait décrété une telle interdiction mur à mur. Mal lui en prit. Il a du être jugé par la classe des manuels agissant comme jury. C'est de là que naquit son désir de devenir avocat. À cette époque, l'autorité n'était point là « pour nous protéger, nous les faibles », ajoute-t-il. On lui répétait qu'il serait privilégié de pouvoir étudier jusqu'en septième année car l'horizon était bloqué dans ce monde d'avant la Révolution tranquille. Quelqu'un décela par la suite chez Claude une possible vocation religieuse. Il passa un concours pour entrer au collège Sainte-Croix. On allait accepter 120 élèves. Il fut le 119e. Son collège se transforma en 1966 en cégep de Maisonneuve et il finit ses études classiques en 1968.

Il entre à la Faculté de droit de l'Université de Montréal à l'automne 1968. Le doyen est Jean Beetz, qu'il admire pour sa connaissance du droit britannique. Claude devient président de la faculté. Il admire autant sinon plus un autre professeur qui enseigne à la faculté depuis 1964. C'est un pédagogue hors pair doué d'un sens de l'humour hors série. Dans l'amphithéâtre où se sont entassés 325 étudiants, c'est une joie que d'assister aux cours du professeur Jean-Louis Baudouin.

Claude va travailler au bureau des postes pour arrondir ses fins de mois et ses débuts aussi. Il va devenir assistant de recherches du professeur Baudouin. À son retour d'Europe, après des études en sociologie du droit et en anthropologie, il va enseigner les obligations et la responsabilité civile à la faculté de droit, comme son modèle Baudouin. Comme professeur, il participe à un groupe de recherches sur le droit à la consommation pour tenter de changer la loi datant du temps, avant 1960, où le droit du plus fort, comme en cour de récréation de l'école Sainte-Brigitte, l'emportait. Et ailleurs aussi où la même loi défendait aux riches comme aux pauvres de quêter au coin des rues. « Notre code civil, quant à l'égalité des parties, était plus exigeant que le Code Napoléon en décrétant à l'article 1012 que les majeurs ne peuvent être restitués contre leur contrat pour cause de lésion seulement. Le bâtonnier Masse va écrire avec d'autres, dont Pierre Meunier, Jacques Lemay, la Loi de la protection du consommateur, qui va entrer en vigueur quelques jours avant le référendum du 15 mai 1980.

En 1978, Claude Masse fait froncer les sourcils de moult membres du Barreau, pour qui les accidents de voitures constituaient du bon lait apporté par une bonne vache, quand il accepte à la suite du no-fault, de siéger au premier conseil d'administration de la Régie d'assurance automobile. Il y siégera jusqu'en 1982.

Sa vie a basculé

Durant 26 ans, Claude Masse va enseigner, et ce, jusqu'en octobre 2000. Quelques mois auparavant, le 28 juin, sa vie a basculé. Il vient d'apprendre que les problèmes musculaires vécus depuis un an sont causés par une maladie neurologique rare: la sclérose latérale amyotrophique (SLA) qui s'attaque aux cellules nerveuses innervant les muscles volontaires de tout le corps. Comme Claude l'a écrit sur le site Internet de la SLA du Québec dans un article bouleversant de vie, un côté du corps est d'abord attaqué et ça commence le plus souvent par une jambe. Puis il y a perte d'énergie, certains jours, très importante. Les muscles s'atrophient. On en vient à ne plus pouvoir marcher, parler et s'alimenter soi-même. Comme Claude l'écrit, le malade est progressivement enfermé dans son corps. Les facultés mentales ne sont pas atteintes. Cette maladie est mortelle et incurable dans tous les cas et le pronostic de survie moyen après dépistage était alors de moins de trois ans, comme Claude le mentionne dans son texte.

Claude a hésité longtemps avant d'écrire sur ce qu'il a vécu depuis le 28 juin 2000 et sur ce qu'il va vivre dans les prochaines saisons. Il mentionne dans son témoignage écrit: « Je crois, quant à moi, que le fait d'avoir quelques mois devant moi pour voir venir l'échéance finale est en fait une occasion de croissance personnelle. Et oui, je dis bien de croissance personnelle. C'est une période cruciale de souffrances et de peines mais aussi de grands bonheurs partagés ».

À son retour de France après ses études de droit, sa conjointe est enceinte. Quand l'enfant aura moins de deux ans, il y aura divorce. Il va assumer une garde partagée de l'enfant qui a maintenant 27 ans et qui a fondé un foyer. À la suite de ce 28 juin de plomb, il reconnaît en peu de jours que ce qu'il a recherché depuis sa naissance, c'est l'amour. Qui est selon lui le seul aspect important de la vie. Sa vie aurait été un échec stérile sans la difficile aventure de l'amour. « Ceux qui n'investissent que dans leur carrière ou leur fonds de pension font, selon Claude, une grave erreur de vie. »

Il a songé à en finir avec sa vie. Étant chasseur, il pouvait en finir rapidement dans le calme de sa forêt à l'Îsle-aux-Grues où il a passé deux longues journées dans les mois qui ont suivi le diagnostique fatal. Sa nouvelle épouse, plus jeune que lui de 13 ans, avec qui il a deux filles - l'une de sept ans et l'autre de 13 années, l'assure que toutes ces épreuves vont être une occasion de mûrissement et de croissance, notamment pour les enfants. Sa disparition volontaire constituerait un exemple dévastateur, non seulement à ses enfants mais au millier de jeunes juristes auxquels il a enseigné et dont il fut le bâtonnier en 1996-97. Il renonce alors à prendre cette voie de sortie. « Tout à fait contraire au sens de la vie, écrit-il, même au nom du droit de mourir dignement qui a été défendu en Cour suprême par Sue Rodriguez, atteinte de la même maladie. Car la fuite ne règle rien. »

Claude est allé chercher de l'aide professionnelle, pour lui et sa famille, auprès de travailleurs sociaux et de psychologues. Il ne dormait plus car entrer dans la nuit c'était se laisser aller à la mort. Il demeure convaincu que sans cette aide professionnelle attentionnée il aurait sombré dans la dépression nerveuse et que la folie aurait été son lot.

Beaucoup de personnes l'ont aidé dont deux Vietnamiens venus sonner à sa porte sans le connaître ni rien lui demander. Pour lui prodiguer des massages qui lui redonnèrent un temps une qualité de vie. Pour lui, ces deux frères vietnamiens incarnent la solidarité humaine. Par contre, il sourit en pensant à certains vendeurs du temple venus pour lui vendre des couvertures et matelas magnétiques. Et ce pseudo spécialiste en médecine alternative qui lui déclara, sans lèvre sourire, que sa maladie latérale avait été causée il y a trente ans à la chasse, quand un orignal avait foncé sur lui et qu'il n'avait pas pu fuir latéralement.

Il a réaménagé sa maison pour l'adapter à sa maladie. Sur le balcon, il y a une courroie aux couleurs d'un parachute qui lui sert pour se rapprocher de son lève-personne sur sa galerie pour le ramener au niveau de la rue face à un vaste parc de verdure.

En entrant on voit sur le plancher les traces que la maladie de Claude a fait au bois de la maison. On a abattu des murs et on lit sur le plancher là où était la chambre d'une de ses filles. Quand je lui demande s'il veut faire trois vœux comme on demande aux enfants parfois, il répond qu'il en ferait un seul. Quinze ans. Il aimerait se rendre en Afrique où il est invité à participer à la création d'une loi de la protection du consommateur pour plusieurs pays regroupant 90 millions de personnes. Il allait fonder un centre de recherches sur le droit commercial et la consommation dans les trois Amériques pour harmoniser les règles dans le cadre du libre-échange. Il en avait pour 15 ans. Deux jours après ma visite, il s'en allait, à la demande du Barreau, en commission parlementaire à Québec pour parler contre un amendement au code civil prévoyant une prescription de seulement cinq ans en cas de vices cachés dans la vente de maisons résidentielles. Il est rempli de projets quant au site qu'il a créé sur le portail du Barreau du Québec pour discuter, à chaud, des plus récentes décisions importantes des tribunaux. Son existence, comme les eaux de l'Abitibi où sillonne la ligne du partage des eaux, donne d'un côté vers la fin, l'aboutissement, l'échéance et de l'autre vers l'amour, le partage et la vie.

Au moment où j'allais partir, la petite fille de sept ans de Claude, une enfant enjouée et pétillante de joie et d'intelligence, est venue depuis la cuisine vers nous. Claude lui a demandé la question que je venais de lui poser quant à trois souhaits. Sans hésiter elle répondit: la guérison de son père, puis avoir des bonnes notes pour entrer à l'université et, après un moment d'hésitation, des bonnes notes pour y rester.

 

 
 

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