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Envoyé spécial

Guylaine Boucher

Rares sont les points chauds du globe où Stéphane Jean n'a pas mis les pieds au cours des cinq dernières années. Avocat, il travaille avec l'Organisation des Nations unies (ONU) à la reconstruction des pays marqués par la guerre ou les troubles politiques. Il a vu Haïti à feu et à sang, a vécu la désorganisation complète du Kosovo et le nouveau départ de l'Afghanistan.

Avocat sur la ligne de front de l'ONU, M<sup>e</sup> Stéphane Jean a vu Haïti à feu et à sang, vécu la désorganisation complète du Kosovo et le nouveau départ de l'Afghanistan
Avocat sur la ligne de front de l'ONU, Me Stéphane Jean a vu Haïti à feu et à sang, vécu la désorganisation complète du Kosovo et le nouveau départ de l'Afghanistan

À l'heure actuelle, pendant que la majorité de ses collègues d'étude fréquentent les tribunaux canadiens, lui, agit comme conseiller juridique auprès du gouvernement congolais pour la mise en œuvre de l'Accord de Prétoria. Mission spéciale, à mi-chemin entre l'aide humanitaire et le droit, rêves d'enfant... d'un envoyé spécial devenu grand.

« Mon père était québécois et ma mère haïtienne. J'ai grandi dans les deux pays et j'ai toujours conservé le goût du voyage et l'envie de travailler à l'étranger. Le droit a été pour moi une façon d'accéder à ça. »

Reçu au Barreau du Québec en 1995, Stéphane Jean a donc choisi le droit davantage pour l'ouverture sur le monde qu'il offrait que pour la discipline en elle-même et il ne s'en cache pas. Après son stage dans un important bureau d'avocats de Hull, plus attiré par les questions d'ordre public et les droits de l'homme que les tribunaux, il est d'ailleurs retourné sur les bancs d'école, le temps de compléter une maîtrise en droit international. « Avant de m'intéresser au droit, je m'intéressais aux questions internationales. Je voulais comprendre ce qui se passait ailleurs dans le monde. Comprendre pourquoi les gens vivaient de telle ou telle façon, pourquoi un pays était en guerre, etc. Tout cela me fascinait. »

Franchir la ligne

En 1997, la vie lui offre une occasion d'aller confronter ses rêves à la réalité. Grâce à un programme de stage pour jeunes de l'Agence canadienne de développement international il retourne à Haïti. « Je me suis retrouvé à devoir choisir entre un emploi stable au ministère des Finances et un stage pour jeune où on ne payait que les frais de subsistance. J'ai choisi le stage et je suis parti pour Haïti. Je n'y étais pas retourné depuis 13 ans. » Le choc sera brutal.

Rapidement, la criminalité endémique qui sévit dans le pays le fait craindre pour sa propre vie. Au point que, recruté après son stage pour faire partie de la mission de l'ONU en sol haïtien, il termine son séjour de deux ans dans ce pays avec un garde armé à sa porte.

« Dans aucun autre pays par la suite je n'ai vu un telle criminalité. Ailleurs, les actions criminelles ciblaient une partie de la population en particulier. Il y avait une certaine logique si on peut parler ainsi. À Haïti, il n'y avait pas de règles. Un soir, pendant que j'étais chez moi, mon voisin s'est fait tuer dans sa propre maison. J'ai entendu le coup de feu dans la nuit mais j'ai su ce qui
c'était vraiment passer le lendemain matin seulement. On était entré par infraction chez lui et on l'avait tué, apparemment sans raison. À partir de ce moment, j'ai compris qu'il fallait constamment être sur nos gardes, que personne n'était à l'abri. »

Risqué et effrayant par moment, son séjour à Haïti lui ouvre toutefois définitivement les portes pour d'autres missions internationales. Ainsi, en août 1999 il s'envole pour le Kosovo où depuis deux mois une administration intérimaire tente tant bien que mal de reconstruire un pays sur les ruines encore fumantes de l'ex-Yougoslavie. À 26 ans, avec un budget de 10 millions de dollars américains en poche, il doit voir à la réorganisation du système judiciaire, notamment de la cour. « Je me rappelle encore de la première réunion que j'ai eue. Tout était complètement désorganisé. La criminalité était extrêmement élevée et la situation politique, très tendue. On interviewait des candidats pour être juges à la chandelle. C'était un peu fou, mais en même temps incroyablement stimulant. »

Au total, il passera trois ans en ex-Yougoslavie, puis s'installera ensuite au Congo où il séjourne d'ailleurs toujours. Un changement de continent qu'il a accepté de bonne grâce. « Après trois ans au Kosovo j'avais envie de changer d'environnement et puis le défi qu'on me proposait était très intéressant. J'ai été chargé non seule-
ment d'agir comme conseiller auprès du gouvernement congolais en matière de système judiciaire et légal, mais aussi de voir à la mise en œuvre de l'Accord de Prétoria. Ce n'est pas banal, parce qu'on parle de réparer les dégâts d'une guerre qui a fait entre 2 millions et demi à trois millions de morts et qui a impliqué sept pays. Nous devrions normalement en avoir pour trois ans.»

Poser ses valises

En fait, Stéphane pense déjà à l'après Kinshasa. Pour la première fois, il avoue d'ailleurs éprouver le désir de mettre un pied à terre. Son court séjour en Afghanistan à la fin de 2001 n'est pas étranger à cet état d'esprit. Comme d'autres, les événements du 11 septembre l'ont fait réfléchir.

« À la fin de novembre 2001 je me suis retrouvé devant les ruines du World Trade Center et le lendemain j'étais à Kaboul pour faire rapport à l'ONU de l'état du système judiciaire en place. C'était comme irréel. Le pays n'était plus desservi par aucune ligne d'aviation. Nous étions dans un tout petit avion. En embarquant, le pilote nous a avertis que notre atterrissage en sol afghan serait difficile. Nous sommes passés à 60 kilomètres tout au plus des bombardiers américains. J'éprouvais toute sorte de sentiments contradictoires. Je me demandais ce que je faisais-là, mais en même temps, être au milieu de tout ça a été le moment le plus fort de ma vie. Je ne pourrai jamais oublier ça. »

Difficile de rêver à d'autres défis après de telles émotions ? Pourtant, tout sourire, le principal intéressé confesse nourrir encore certains projets, dont celui de travailler en Asie un jour. Pas question cependant de forcer les événements.

« J'ai l'impression d'avoir déjà accompli plusieurs des choses que je voulais faire, mais il me reste quand même beaucoup de rêves à réaliser. Pouvoir me rendre dans différents coins du globe, voir comment les gens pensent, découvrir leurs cultures, c'est tellement... extraordinaire. J'espère pouvoir le faire encore longtemps. Mais d'ici là... Franchement ? Je ne détesterais pas travailler au siège de l'ONU pour quelques temps. Après tout, je suis encore jeune. J'ai tout le temps.»

 

 
 

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