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Travailler de façon isolée, jongler quotidiennement avec une culture différente de la sienne, desservir cinq bureaux à vol d'oiseau, la pratique de Suzanne Ricard n'a définitivement rien de traditionnel. Procureure de la Couronne à Kuujjuaq, elle affirme pourtant aimer son expérience. Récits d'outre Nord.
Par la fenêtre du hublot, dans le petit avion qui lui fait office de véhicule, Suzanne Ricard aime contempler le territoire. Un territoire à propos duquel elle ne tarit d'ailleurs pas d'éloges.
« À chaque fois, dit-elle, j'aime regarder dehors, fixer un point et me dire que pas un autre humain n'a probablement mis les pieds à cet endroit. C'est ça le Nord : immense, blanc et beau. Des lacs, des montagnes ensevelies, des aurores boréales, des pas qui crissent dans la neige et des larmes de froid qui te gèlent sur les joues. C'est un peu magique. »
Magique peut-être, mais pas pourtant facile. C'est que, confesse l'avocate, comme le paysage énigmatique qui les entourent, les communautés du Nord ne s'ouvrent pas facilement aux étrangers. « Kuujjuaq, comme la majorité des villages de la baie d'Ungava, est une société fermée. Les gens se parlent peu et ne se mêlent pas aux étrangers. Il n'y a pas beaucoup de vie sociale possible ici. Il y a bien un « lounge », mais j'ai vite compris que ce n'était pas la place du procureur de la Couronne. »
Les problèmes sociaux que connaissent les communautés autochtones, dont l'alcoolisme et la violence conjugale, ne favorisent pas non plus le rapprochement. Pour toutes ces raisons d'ailleurs, peu de gens venus pour y travailler acceptent de demeurer à long terme.
Professionnellement, du point de vue de Suzanne Ricard, c'est d'ailleurs un grave problème. « La vie est tellement dure ici, notamment en raison de l'éloignement, qu'il y a un énorme roulement de personnel. C'est démotivant parce qu'il est extrêmement difficile de mettre des projets sur pied dans un tel contexte. On commence des choses et finalement, ça tombe à l'eau parce que la personne qui travaillait avec nous décide de quitter. Il faut chaque fois recommencer à zéro ou presque. »
À titre d'exemple, depuis son arrivée il y a maintenant plus d'un an, Me Ricard travaille à l'élaboration d'une entente multipartite sur les agressions sexuelles mettant à contribution la Justice, la Direction de la protection de la jeunesse et les services de police. Malgré les nombreuses heures consacrées au dossier, rien de concret n'a encore été fait.
« Je me suis déjà fait à l'idée que je ne verrai probablement pas de mes yeux la mise en place des procédures sur lesquelles nous nous sommes entendus. C'est comme ça. Tellement de gens partent que l'on peut difficilement faire autrement. En fait, même ceux qui restent sont peu collaborateurs parce qu'ils sont eux-mêmes désabusés d'avoir dû, faire et refaire des centaines de fois les mêmes choses. »
Retour au Sud
Face aux difficultés rencontrées, au moment de l'entrevue, Suzanne Ricard était elle-même sur le point de plier bagages.
« Avant de venir ici prendre la relève du procureur en place j'étais venue à cinq ou six reprises pour dépanner. L'expérience m'avait beaucoup plu. Quand en janvier 2002 le poste s'est ouvert, j'ai donc manifesté mon intérêt de venir pour au moins un an. Une fois installée ici, le choc a été grand. Chaque jour je suis confrontée à des crimes contre la personne particulièrement violents. Je travaille seule ou presque, en anglais et en inuktitut, bref, la pratique du Sud me manque un peu. »
Auparavant procureure de la Couronne à Sherbrooke, Me Ricard réintégrera donc ses fonctions d'origine dès juin prochain.
Retour à la case départ ? Pas vraiment. Suzanne Ricard revient avec l'impression d'avoir refait le choix de sa profession. « La pratique là-bas est tellement difficile que je ne peux plus douter aujourd'hui du fait que j'aime le droit. Avant mon départ, ce n'était pas aussi clair que ça. »
Il faut dire que la pratique juridique n'a pas été son premier choix. D'abord bachelière en sciences politiques, elle avoue s'être surtout tournée vers le droit en raison des perspectives d'emplois plus intéressantes que présentait le secteur à l'époque. « J'avais spontanément choisi la politique mais une fois mon bac complété, il n'y avait pas de débouchées. Le droit allait de soi ensuite. »
Reçue au Barreau du Québec en 1979, après avoir complété sa formation à l'Université d'Ottawa, elle a pratiqué pendant quelques années en cabinet privé. « Je faisais essentiellement du droit matrimonial. Après quelques années, j'en ai eu assez de voir des gens se déchirer et j'ai postulé sur un poste de procureur de la Couronne. »
La suite de l'histoire est maintenant connue. Une histoire à laquelle Suzanne Ricard n'apporterait d'ailleurs aucun changement même si on lui en donnait le pouvoir.
«En venant ici, à Kuujjuak, j'ai découvert un autre visage du droit. J'ai aimé et j'aime encore mon travail ici, mais l'éloignement devient difficile. Une chose est sûre, je suis très contente d'avoir été jusqu'au bout. »
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