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Médecins et peine de mort : funeste mariage

Guylaine Boucher

Être médecin et contribuer ou assister, impassible, à la mort de quelqu'un ? L'équation sonne faux. Pourtant, a rappelé James Welsh, coordonnateur pour Amnesty International en Grande-Bretagne, en ouverture de l'atelier sur les médecins contre la peine de mort, « il s'agit bel et bien d'une réalité, et ce, depuis le XIXe siècle ». De nombreux praticiens de par le monde condamnent la situation. Quelques-uns d'entre eux étaient réunis dans le cadre du Congrès contre la peine de mort.

Urgentologue, le Dr Jonathan Groner fait partie des médecins états-uniens fermement opposés à la peine de mort. Non seulement la collaboration des médecins à la peine de mort est pour lui « un non-sens », mais il déplore aussi les sommes énormes qui sont consacrées chaque année à l'achat d'équipements hautement sophistiqués utilisés, entre autres choses, dans les cas d'injection létale. « Chaque année, a-t-il affirmé, facture à l'appui, des milliers de dollars d'équipement médical sont détournés de leur fonction première, qui est de sauver des vies, pour donner la mort. Les médecins, les fabricants de matériel médical, beaucoup de gens acceptent de jouer le jeu. C'est inacceptable. »

Le ticket psychiatrique vers l'exécution

Mis à contribution pour l'évaluation de l'état de santé mentale des accusés afin de décider s'ils peuvent, oui ou non, être condamnés à la peine capitale, les psychiatres contribuent eux aussi à ce que la peine de mort soit maintenue, estime le DrAbraham Halpern, professeur émérite de psychiatrie au New York Medical College. « Quand, dans un État, la seule chose qui peut éviter l'exécution à un accusé est le rapport établissant son état de santé mentale et qu'un psychiatre accepte de le rencontrer pour l'évaluer, qu'il le juge apte ou qu'il lui donne des soins, médicaments, etc., qui le rendront apte, il collabore. »

L'argument de la souffrance allégée

La collaboration, de bonne grâce ou non, et le manque d'information sont aussi ce qui a permis la reprise des exécutions en 2004 dans la démocratie la plus populeuse du monde, selon le DrAnant Bahn, praticien en Inde. « L'Inde a hérité de la peine de mort en raison de son passé colonial britannique. Malheureusement, la tradition a perduré après l'abolition de la peine de mort en Grande-Bretagne en 1999. Un moratoire avait été imposé, mais il est levé depuis quelques mois, et les exécutions ont repris. »

Pour calmer les esprits des opposants locaux à la peine de mort, l'Inde a toutefois modifié ses méthodes. En remplacement de la pendaison, les autorités judiciaires ont choisi de miser sur l'injection létale, qualifiée de moins douloureuse pour les condamnés. Un choix qui suppose une contribution encore plus marquée du corps médical. « Avant, explique Anant Bahn, les médecins assistaient aux pendaisons pour constater le décès du condamné. Maintenant, ce sont des médecins qui préparent les cocktails mortels. Aucune association professionnelle de médecins ne condamne la situation. Pourtant, l'idée même d'assister à l'exécution ou d'aider à la mort va à l'encontre du serment d'Hippocrate que tous les médecins doivent prononcer, en Inde comme ailleurs. »

Le manque de sensibilisation et l'absence de prise de position claire des ordres professionnels dans le domaine médical constituent aussi un problème majeur aux États-Unis, selon le Dr Halpern. « Quand, socialement, la peine de mort est acceptée, quand une partie importante de la société dans laquelle on vit célèbre la mort d'un condamné, on peut finir par perdre de vue le côté répréhensible de la situation. Pour éviter que les médecins soient complices, les organismes qui encadrent l'exercice de la profession médicale devraient interdire clairement et totalement la collaboration des médecins aux exécutions. Malheureusement, ils ne le font pas toujours. »

Encadrer la pratique... ou la conscience ?

Concrètement, l'Association médicale américaine (AMA) dénonce la participation des médecins aux exécutions. Depuis peu, certains actes en lien avec la peine capitale ont été ajoutés à la liste des actes prohibés figurant au code de déontologie des médecins états-uniens et y figurent toujours. Aussi, prescrire ou administrer les médicaments avant l'exécution est interdit, tout comme le fait de choisir le site de l'injection et de démarrer le processus d'injection.

D'autres actes, interdits dans un premier temps, voient aujourd'hui toutefois leur illégalité contestée par certains professionnels, dont le fait de surveiller les signes vitaux pendant l'exécution, d'y assister comme observateur ou encore d'inspecter et de tester le matériel nécessaire à l'injection létale.

Plus encore, à la demande de l'Association des psychiatres américains (APA), certains actes médicaux ont été carrément retirés de la liste des actes prohibés et sont redevenus légaux. À titre d'exemple, un spécialiste de la psychiatrie peut aujourd'hui fournir de l'information ou établir un diagnostic nécessaire pour condamner un accusé à la peine de mort. Il peut aussi traiter un patient afin de le rendre « apte » à se faire exécuter. Une position confirmée par la Cour suprême des États-Unis en octobre 2003, alors que, dans l'affaire Singleton c. Norris, le juge autorisait l'intervention médicale effectuée auprès d'un accusé jugé inapte à subir la peine capitale en raison de ses problèmes de santé mentale.

Devant de tels faits, Abraham Halpern se dit convaincu que la société états-unienne n'a d'autre choix que de réclamer l'abolition pure et simple de la peine de mort. « Tant et aussi longtemps que la peine de mort sera permise, il se trouvera des gens, des médecins, des psychiatres pour y collaborer et transgresser les règles éthiques. La seule façon de mettre un terme à tout cela est donc de l'abolir, quel que soit le type de crime. Parce qu'ils ont pour mission de préserver la vie et de venir en aide aux gens dont la santé est menacée, les médecins ont un rôle particulier à jouer dans cette lutte. Ils doivent prendre la place qui leur revient et faire la promotion du respect des principes qui font la noblesse de leur profession depuis des siècles. Ce sont des agents de changement. »

Ceux qui disent NON

Selon Amnesty International, plus de 3 000 médecins militent un peu partout dans le monde en faveur de l'abolition de la peine de mort.

 

 
 

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