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Sommes-nous assez évolués?

Sophie Bourque, avocate*

Le thème du dernier congrès du Barreau du Québec était : Ma profession évolue ...et moi? Saisissant la balle au bond, le Comité sur les femmes dans la profession s'est interrogé sur sa pertinence, plus de 10 ans après sa création. Après tout, un peu de questionnement n'a jamais fait de mal à personne. Conclusion de cette réflexion : oui, le Comité est encore et toujours pertinent et malheureusement, le sera encore longtemps, semble t-il.

Pourquoi? Rappelons que l'objectif du Comité n'est rien de moins que l'élimination des problèmes que rencontrent les femmes dans la pratique du droit. Évidemment, d'importants progrès ont été faits depuis la création du Comité le 6 mars 1991. Mentionnons par exemple l'adoption de politiques de congés parentaux dans les cabinets, l'adoption du « Baby bonus » par le Barreau du Québec et les barreaux de section, l'adoption, lors du dernier congrès du Barreau au Mont-Tremblant, du programme d'assistance parentale, etc. On peut également parler d'un certain progrès de la représentativité des femmes au sein de la magistrature. Que demander de plus? De quoi se plaint-on?

[...]

Il est vrai que les femmes représentent 40 % des membres du Barreau. Une « rumeur » persistante veut que le seul effet du nombre réglera bientôt tous ces problèmes puisque les femmes seront majoritaires au sein de la profession. Pour plusieurs, majorité égale pouvoir. Par conséquent, il n'y a qu'à attendre et s'il-vous-plaît, faites-le en silence. C'est faire preuve de bien courte mémoire et d'une certaine ignorance du comportement humain, surtout celui généralement observé chez celui ou celle qui sent son pouvoir diminuer. Car si les femmes sont de plus en plus nombreuses dans la profession, elles sont toujours sous-représentées, et de beaucoup, dans ces lieux que fréquente le pouvoir. Dans un article récent du Financial Post1, on apprend que la proportion de femmes associées dans les grands cabinets canadiens, lieu de pouvoir s'il en est un, se situe en moyenne autour de 20 %. L'effet du nombre tarde t-il à s'y faire sentir? Quand on sait que les femmes quittent la profession dans une proportion beaucoup plus grande que les hommes, peut-on simplement attendre que la démographie fasse effet? Et pourquoi devrait-on attendre de toute façon ?

Autre problème de taille, la disparité des revenus entre les avocats et les avocates. Une étude récente de Fiona Kay du département de sociologie de l'Université Queen2 nous apprend que 32 % des avocates font moins de 30 000 $ par année contre 11 % de leurs collègues masculins. Par contre 24 % des hommes contre 15 % des femmes font plus de 70 000 $, 15 % des hommes contre 4 % des femmes plus de 100 000 $ et 9 % des hommes contre 4 % des femmes font 150 000 $ et plus. Mme Kay recommande de se pencher plus amplement sur ces écarts, car bien que certaines variables telles l'année d'admission, le type et le domaine de pratique peuvent expliquer en partie cette situation, une portion de ces disparités, selon des études récentes au Canada et aux États-Unis, reste inexpliquée. Or, non seulement certaines variables énumérées ne sont pas elles-mêmes exemptes de discrimination, mais si une portion de l'écart ne s'explique que par de la discrimination sexuelle, vous conviendrez que cette situation ne peut être tolérée, surtout pas dans une profession vouée à la défense de la justice.

La question de la conciliation travail-famille est un écueil majeur pour les avocates qui ont des enfants. Il est vrai que certaines mesures minimales, telles des politiques de congés parentaux ont été mises en place. Mais c'est loin d'être suffisant. Cette profession, comme presque toutes les autres, a développé son organisation du travail à une époque où elle était composée d'avocats bénéficiant de l'aide d'une épouse dévouée à la maison qui s'occupait de toute l'organisation de la vie privée. Cette réalité est aujourd'hui un lointain souvenir pour l'ensemble des membres du Barreau, hommes compris. Il n'en demeure pas moins que ce sont encore les femmes qui ont la responsabilité de la plus grande partie de la charge domestique. Ainsi, l'étude de Mme Kay le confirme en nous apprenant que lorsqu'un enfant doit rester à la maison, c'est 63 % des avocates contre 12 % des avocats qui s'absenteront du travail pour s'en occuper! [...]

Autre problème rencontré par les avocates, celui de l'évolution des mentalités. Malheureusement, le « politically correct » sévit partout. Il est fort peu populaire aujourd'hui de tenir des propos autres que : « Chouette, voilà les femmes. On va s'adapter avec plaisir, changer notre façon de travailler, mettre les ressources humaines et financières nécessaires, bienvenue à vous toutes, vous êtes tellement extraordinaires! » Mais les femmes ne sont pas dupes. Entre le changement de discours et le changement de mentalité, elles savent très bien faire la différence. Récemment, dans un article paru dans la Gazette des femmes3, un confrère, parlant pour lui-même, exprimait tout haut ce que manifestement plusieurs pensent tout bas. Ainsi, il tenait les propos suivants pour justifier que les avocates ayant des enfants devaient nécessairement en payer le prix: « Normal : cette femme s'enrichit d'un enfant, pas ses associés. Cela dit, certains grands cabinets accordent maintenant aux femmes des adoucissements, parfois même leur plein salaire pour un congé de maternité, et ce, bien que le mari travaille. Ce n'est pas rien, non? », ou encore « Imaginez qu'un cabinet soit composé de plusieurs femmes et que toutes partent en congé de maternité plus ou moins en même temps, qui devra travailler plus pour compenser? Les hommes. » Doit-on se surprendre de ce types de propos? Pas le moins du monde. En fait, c'est le contraire qui aurait été surprenant considérant ce que vivent les avocates et ce que les études nous enseignent. Bien sûr que ces réflexions peuvent choquer, mais elles ont le mérite d'être honnêtes et de suggérer un débat franc et ouvert où toutes et tous peuvent exprimer leur pensée...et pas seulement dans les toilettes!

Alors, ma profession évolue? Oui, lentement, mais espère t-on sûrement. Et le Comité sur les femmes dans la profession va rester pour l'aider. C'est une question de justice.

* Sophie Bourque est présidente du Comité sur les femmes dans la profession.

Financal Post, mercredi 10 septembre 2003, la lecture de cet article est fort instructive. L'étude des publicités des cabinets d'avocats qu'on y retrouve pourrait également faire l'objet d'une table ronde fort animée!

2 Crossroads to Innovation and Diversity : The Careers of Women Lawyers in Québec, Revue de droit de McGill, Vol. 47, no.4, Août 2002.

3 Féminisation des professions : Un problème? Gazette des femmes, Juillet-août 2003, Vol. 25, no.2 p.20.

 

 
 

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