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Mère et avocate

La difficile conciliation

Guylaine Boucher

Concilier travail et vie de famille comporte des difficultés certaines. L'équation est valable pour la majorité des femmes actives sur le marché du travail. Les avocates ne font pas exception à la règle. Avoir des enfants est un choix chèrement payé pour nombre d'entre elles. Heureusement, affirment-elles du même souffle, la situation procure aussi des moments de bonheur difficilement quantifiables…

Depuis les changements législatifs apportés par le gouvernement fédéral quant à la possibilité de prendre un congé de maternité d'un an complet, de nombreuses femmes se sont prévalues de cette option. La proportion est toutefois nettement moins élevée parmi celles qui ont un statut de professionnelle, de cadre, de gestionnaire ou, pis encore, d'entrepreneure.

Avocate et propriétaire de son propre cabinet, Me Sophie Gauthier en sait quelque chose. Pour elle, le congé de maternité se compte en semaines plutôt qu'en mois. « J'ai accouché le 26 juillet et, le 15 octobre, j'étais de retour au bureau. Au total, j'ai pu prendre l'équivalent de deux mois et demi de congé de maternité. C'est bien peu, mais je suis loin d'être la seule dans cette situation. Beaucoup de femmes, avocates ou non, vivent la même chose. À partir du moment où tu es travailleuse autonome, tu es rapidement confrontée à cette problématique. »

C'est parce qu'elle a dû vivre avec cette réalité que Me Gauthier a participé aussi activement, au cours des dernières années, à la mise en place du programme d'assistance parentale du Barreau du Québec. De consultation en consultation, le projet s'est concrétisé, et prendra son plein essor dès janvier.

Pour elle, il marquera probablement une nouvelle ère dans la vie des femmes propriétaires de cabinet. « C'est un article que j'ai publié à mon retour de congé de maternité dans le bulletin du Barreau de Québec et qui a été repris dans le Journal du Barreau qui m'a permis de comprendre que beaucoup vivaient la même chose que moi. J'ai reçu des tonnes de courriels de femmes qui disaient avoir lâché la pratique parce qu'elles avaient eu des enfants. Le choix d'avoir des enfants avait entraîné pour elles de véritables gouffres financiers. Le programme d'assistance devrait permettre d'amoindrir les impacts négatifs. »

Recul ou pause temporaire?

Par-delà les impacts financiers, le choix d'avoir des enfants peut aussi coûter cher en termes d'avancement professionnel ou de développement de la clientèle. Aussi, même si elle travaille en cabinet privé et qu'elle a pu se prévaloir d'un programme de congé parental avantageux, Me Claudia Prémont admet qu'il a fallu environ un an avant qu'elle puisse avoir le même rythme de travail qu'auparavant. « Comme je travaille en droit de la famille et que les dossiers dans ce domaine se règlent relativement rapidement, après mon congé de six mois, je me suis retrouvée face à très peu de chose. Il a fallu tout reconstruire. Reprendre mon rythme de croisière a été très long. Au début, je trouvais la situation difficile et je me mettais beaucoup de pression. Puis, à un moment donné, je me suis dit que si je n'en faisais pas assez, les autres se chargeraient bien de me le dire. Ce n'est jamais arrivé. J'ai pu reconstruire ma clientèle tranquillement. »

Malgré sa dizaine d'années de pratique, Me Prémont n'est pas encore associée dans son cabinet. Elle refuse toutefois d'y voir une conséquence de son arrêt. « Il est très difficile de savoir si, sans mon congé, je serais devenue associée. Peut-être que oui, peut-être que non. On ne peut pas présumer. J'assume pleinement ce doute et je n'ai pas de problème avec ça. »

Heureuse de ses choix, cette avocate de Québec se considère aussi comme extrêmement chanceuse d'avoir pu compter sur une équipe et des supérieurs compréhensifs. « Les cabinets ont beau avoir les meilleurs programmes de congés parentaux au monde, leur application dépend beaucoup des gens qui y travaillent. Personnellement, j'ai eu la chance de travailler dans une équipe où il y a beaucoup de respect et où personne n'est considéré ou ne se considère comme irremplaçable. Il n'y a pas de pression, pas de téléphone durant le congé de maternité. Je connais des femmes qui ont pris trois mois d'arrêt et qui, deux ou trois semaines après leur accouchement, avaient un fax chez elles et étaient joignables en tout temps par cellulaire. Pourtant, elles travaillaient dans de grands cabinets qui avaient des politiques parentales intéressantes. »

Avocate au ministère de la Justice, Me Anne de Billy mesure aussi très bien la chance qu'elle a eue d'évoluer dans un milieu où l'on respectait les choix des femmes de s'arrêter pour vivre pleinement, pendant un certain temps, leur nouvelle réalité de mère. Comme d'autres, il lui arrive tout de même de se demander quel aurait été son parcours professionnel si elle n'avait pas eu d'enfants. Elle avoue cependant évacuer rapidement la question. « Je n'entretiens aucun regret quant aux choix que j'ai faits. Pour moi, la décision d'avoir des enfants est très liée à ce que l'on veut vivre comme personne. J'ai choisi d'avoir des enfants et j'en suis très heureuse. Rien ne pourra me faire douter de cette décision. »

Bien qu'ayant rencontré plus d'obstacles sur son chemin, Sophie Gauthier partage le même point de vue. « Chaque choix a des conséquences. Il est évident que, si on prend un temps d'arrêt parce que l'on met un enfant un monde, on aura à subir un certain ralentissement. À mon sens, ce n'est pas parce que l'on est une femme. Un homme qui déciderait de s'arrêter trois ou six mois pour un congé parental vivrait la même chose. On ne peut pas espérer s'absenter pendant un bon laps de temps, reprendre les choses là où on les avait laissées et faire comme si rien ne s'était passé. C'est impensable pour qui ce soit. Pour moi, ça revient à dire qu'il faut assumer ses choix. »

Une responsabilité collective

À la veille d'un possible deuxième congé pour adoption, Claudia Prémont se dit tout à fait consciente de l'impact possible que tout cela présente pour sa carrière. « Avant de décider d'avoir un enfant, je savais que ça aurait des conséquences, parce que je devrais m'absenter. J'étais consciente que ça risquait d'être difficile, mais je n'avais aucune idée de la façon dont iraient vraiment les choses à mon retour. À un moment donné, il faut aussi se demander ce qui est important pour soi, comme personne. Je n'aurais jamais pu me pardonner de ne pas avoir pris de temps avec mon enfant. Pour moi, c'était non négociable, plus important que tout le reste. »

Si la décision de devenir parent est personnelle, le fait de vivre avec cette nouvelle réalité et d'en tenir compte est toutefois, selon les avocates interviewées, une responsabilité collective. « La conciliation travail-famille n'est pas une abstraction, argue Sophie Gauthier. Il faut faire le plus de choses possible pour que le fait d'avoir des enfants soit conciliable avec le travail. Déjà, les choses ont un peu changé. En droit familial, par exemple, ce n'est plus gênant de demander une suspension de quelques minutes à un juge pour aller appeler la gardienne et la prévenir que l'on sera en retard. Les gens sont extrêmement respectueux de cela. C'est encourageant. Il y a de l'espoir. »

Pour que le changement persiste et gagne du terrain, Claudia Prémont se dit persuadée que les avocates et avocats qui font le choix de devenir parents ont eux aussi une certaine responsabilité sociale. « On peut décider que, même si on a des enfants, on ne se prévaudra pas des congés auxquels on a droit. On peut aussi accepter de céder sous la pression des collègues qui ne respectent pas nos choix. Par contre, il faut être conscient qu'en plus de perdre de vue ce que l'on avait envie de vivre, on ne facilite pas la tâche à ceux qui viendront après nous. Dire non au fax dans son salon quand tout le monde l'a fait avant soi est plus difficile que si les autres ont su se faire respecter. En ce sens, nous sommes tous responsables du fait que le cercle vicieux se répète. Il faut en être conscient. »

 

 
 

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