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Les dessinateurs de cour

Dessine-moi un accusé...

Isabelle Richer

Michael McLaughlin arpente les couloirs du palais de justice depuis 11 ans. Le premier procès auquel il a assisté est celui de Valery Fabrikant, accusé des meurtres de quatre de ses collègues. Michael McLaughlin peut aussi bien bavarder avec un juge, saluer les avocats de la défense ou de la Couronne, se faire interpeller par les constables ou même échanger quelques mots avec Maurice Boucher! Comment peut-il être aussi populaire? C'est simple. Le dessin est un langage universel qui rallie tout le monde et Michael McLaughlin est dessinateur de cour.

François Hudon a capté M<sup>e</sup> Bouchard s'adressant au juge Boilard le 18 juillet 2002, dans le cadre du méga procès des rockers au Centre judiciaire Gouin
François Hudon a capté Me Bouchard s'adressant au juge Boilard le 18 juillet 2002, dans le cadre du méga procès des rockers au Centre judiciaire Gouin

Tout le monde est fasciné par son talent et ses gestes rapides et pleins d'assurance lorsqu'il agite ses fusains sur son chevalet. Mais il ne se laisse pas déconcentrer par l'attention qu'on lui porte. Il est habitué. Pendant 30 ans, Michael a fait du portrait dans la rue. En cour cependant, la commande est bien différente.

« Mes clients (Radio-Canada, CFCF et Le Journal de Montréal) m'appellent la plupart du temps quelques jours avant un procès pour me demander de me présenter dans une salle donnée, explique le dessinateur. Je pose des questions sur la cause, je discute avec le journaliste pour savoir ce dont il aura besoin, si l'audience durera 5 minutes ou toute la journée, ce qui change évidemment ma facon de travailler. Maintenant que je connais bien les paramètres des salles de cour, pour les avoir tant de fois dessinées, je peux davantage me concentrer sur les personnages, leurs expressions, leurs attitudes. Je concois la scène que je reproduis comme un véritable scénario. »

Le résultat est fascinant. Les dessins de Michael McLaughlin comportent toujours de nombreux personnages, en pleine action. Les couleurs sont vives et les contrastes capturent le regard de l'observateur.

Le procès deMaurice Boucher

En 1998, Francois Hudon, alias Atalante, a obtenu le contrat de TVA de couvrir le premier procès de Maurice Boucher. Francois Hudon est un artiste-peintre indépendant qui rêvait toutefois depuis des années de faire du dessin de cour. Grâce à ce procès très médiatisé et pour lequel les médias avaient désespérément besoin d'images, il a eu sa chance. Et cette expérience l'a ravi. Par la suite, Francois Hudon a travaillé de nouveau pour le réseau TVA et aussi pour La Presse, The Gazette et Radio-Canada lors du premier mégaprocès au Centre judiciaire Gouin.

Francois Hudon est un dessinateur studieux, appliqué, avec un talent fou pour reproduire les expressions de ses sujets. Ses dessins sont immédiatement reconnaissables à leurs traits fins et précis. « Les sujets se rendent vite compte qu'ils sont observés et qu'on les dessine. La plupart feignent l'indifférence, remarque Francois Hudon. Les juges, eux, sont souvent agacés. Les accusés jouent parfois la vedette. Pour ma part, je garde toujours la même attitude. Je me considère comme un journaliste, j'essaie donc d'être impartial. Je rends ce qui se passe en cour de la manière la plus juste, sans interpréter ce que je vois. » Le dessinateur confie qu'il évite d'être mis en contact avec l'accusé, d'abord par souci de ne pas nuire à son impartialité et puis pour éviter les ennuis. Pendant son procès, Maurice Boucher interpellait joyeusement les dessinateurs. Francois Hudon n'a pas réagi à ses signes.

Liliane Fortier, peintre depuis 40 ans, a aussi couvert le procès du chef des Hells Angels. Les échanges de regards avec Maurice Boucher étaient fréquents. « C'est un homme qui a beaucoup de charme et qui est séduisant, admet-elle. Pourtant c'est un assassin. Il me regardait souvent alors j'en ai profité pour faire un bon portrait de lui. Il est très intéressant à dessiner parce qu'il a du charisme. »

Les rapports avec les accusés sont parfois intimidants. Au Centre judiciaire Gouin, au début du procès des 17 motards accusés de gangstérisme et de complots pour meurtre, Michael McLauglin s'est retrouvé seul dans la salle d'audience, tout près du box, séparé des accusés par une vitre. « Ils me regardaient d'un air pas très engageant, se rappelle le dessinateur. Il ne s'agissait pas seulement de 17 personnes, mais bien de 17 Hells Angels ou Rockers! Après quelques minutes, j'ai tourné mon chevalet en direction du box pour leur montrer mon dessin et à partir de ce moment-là, j'ai obtenu leur collaboration. »

Un art « rapide »

Les contraintes sont nombreuses pour les dessinateurs de cour. D'abord, les places sont limitées et celles d'où l'on a la meilleure vue ne sont pas toujours disponibles. Il faut parfois négocier! Cependant, les dessinateurs sont connus et appréciés des constables qui assurent la sécurité au palais et bien souvent, on leur permet d'entrer avant le public. Il est même arrivé, au Centre judiciaire Gouin, que les juges leur accordent une permission spéciale pour s'asseoir à proximité de la barre des témoins ou du box des accusés. L'aspect le plus stressant du travail reste toutefois le peu de temps dont ils disposent pour effectuer leurs croquis. Lorsqu'il s'agit de la comparution d'un accusé, les dessinateurs ne voient leur sujet que quelques instants. « J'ai déjà fait des dessins en 5 minutes, raconte François Hudon. Dans le contexte, c'était plutôt réussi et le client était satisfait. Mais quand j'ai une heure devant moi, je peux commencer plus lentement, planter le décor et observer les gens afin de mieux rendre l'ambiance. » Ses meilleurs croquis, il les fait lorsqu'il est embauché pour couvrir un procès et qu'il se retrouve chaque jour dans la même salle d'audience en présence des mêmes personnes. « Quand on a dessiné les mêmes sujets plusieurs fois, on "reconnaît" leur physionomie, explique-t-il. Et certains personnages sont plus difficiles que d'autres à dessiner. Le juge Boilard, par exemple, m'a donné du fil à retordre! C'est un personnage qui est extrêmement expressif. Il est tantôt ricaneur, tantôt sérieux et il passe d'une attitude à l'autre en très peu de temps. » Pour Liliane Fortier, la rapidité d'exécution a toujours été un défi plutôt qu'une contrainte. Elle aime travailler vite et elle se concentre surtout sur le regard des accusés. « Je suis fascinée par les profils des criminels, dit la dessinatrice qui confie écouter attentivement les débats en cour. Les récits des policiers, des victimes et de tous les témoins m'intéressent au plus haut point, même s'ils me donnent parfois la chair de poule. Mais ce que j'aime particulièrement, c'est ce que je capte dans le regard d'un accusé: la cruauté, la violence, la folie. Quand j'ai dessiné William Fyfe (un tueur en série), je n'osais même pas le regarder tant il semblait déviant.» Quant à Michael McLaughlin, il compose lui aussi très bien avec les échéances. La plupart du temps, il finit ses croquis dans la salle de presse à la fin de la journée, ajoutant ici une tache de couleur, là une nuance plus contrastée. Il se fie à sa mémoire et à son sens de l'observation mais si la séance a été particulièrement brève, il lui arrive de compléter ses dessins à partir d'une photo d'archives ou même en regardant un enregistrement fait par un caméraman. Les reportages télévisés, tout comme les reportages dans la presse écrite, ne sont plus tout à fait les mêmes depuis que les médias utilisent régulièrement les dessinateurs de cour. Leurs croquis sont devenus indispensables. Ils remplacent les caméras qui sont interdites dans les salles d'audience. Grâce à leurs dessins, les journalistes ont trouvé une nouvelle façon de faire des reportages et le public a sans doute une bien meilleure idée de ce qui se passe en cour.

 

 
 

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