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Entretien avec une avocate prix Nobel de la Paix

S'élever contre la tyrannie

Myriam Jézéquel, juriste*

« L'islam est contre la dictature. L'islam est compatible avec les droits de l'Homme », clame celle qui a combattu la dictature et défendu sa foi en Iran et dans les pays musulmans. Shirin Ebadi, avocate iranienne et première femme musulmane à recevoir le prix Nobel de la Paix (2003), est célèbre pour ses convictions en faveur d'une réforme des sociétés musulmanes et pour son parcours de militante envers les droits des femmes, des enfants et des plus faibles. Son allocution au Centre Mont-Royal, à Montréal, a attiré un large public, l'automne dernier (un an jour pour jour après qu'elle a été couronnée par le Prix Nobel), dans le cadre du cycle de conférences Beatty de l'Université McGill.

Avancer en arrière

Iranienne de confession musulmane, elle devient à l'âge de 27 ans la première femme juge en Iran. Avec la révolution islamique de 1979, sous le règne de l'imam Khomeiny, Me Ebadi est contrainte par les ayatollahs à quitter sa fonction de présidente de la cour de Téhéran pour le motif que les femmes sont trop émotives et irrationnelles pour diriger un tribunal. Qu'à cela ne tienne, elle n'abandonnera pas le droit pour autant.

Toujours avocate, elle enseigne le droit à l'université de Téhéran, travaille avec le juriste iranien Karim Lahidji, appuie l'élection présidentielle du réformateur Mohammad Khatami, plaide dans des dossiers délicats, milite pour la reconnaissance du statut des femmes, enquête sur une série de meurtres d'intellectuels et d'opposants et fonde l'Association pour les droits des enfants en Iran.

Après les barreaux, le Nobel

Cet activisme politique et judiciaire, dans une société ultraconservatrice, lui coûte des séjours d'emprisonnement. Ce long combat pour le respect des droits de la personne lui vaudra aussi la reconnaissance de la communauté internationale : le prestigieux prix Nobel de la Paix, décerné le 10 octobre 2003.

Tyrannie avec prête-nom

L'allocution de Me Ebadi, prononcée devant une salle comble, ressemblait à un plaidoyer contre l'imposture des États qui justifient les pires atteintes aux droits de la personne au nom des idéaux les plus nobles. Il est connu que la tyrannie avance souvent masquée. Pour vaincre la tyrannie, Me Ebadi appelle à rejeter les alibis de ces gouvernements. Elle dévoile leur manipulation et démystifie leurs discours fallacieux; au nom du relativisme culturel, ils ne respectent pas la démocratie. « Ils déguisent leur nature tyrannique sous un masque culturel », déplore l'avocate. Elle met en garde les peuples contre l'hégémonisme culturel :« N'oubliez pas le patrimoine national, ne devenez pas une personne sans racines, résistez à l'assimilation à la culture dominante. » Et elle presse les citoyens de ne pas tout accepter au nom de la préservation de la culture nationale ou religieuse : « La démocratie et les droits de la personne sont des besoins mutuels de toute culture. »

La comète du « nine-eleven »

« Récemment, une autre excuse a été donnée pour enfreindre les droits de l'Homme : l'excuse de la sécurité nationale. » Shirin Ebadi constate que la guerre contre le terrorisme, une lutte judiciaire, devrait être mieux encadrée par les droits de l'Homme. « Nous ne devrions pas exagérer le manque de sécurité et utiliser cette excuse, car en l'utilisant, nous pouvons étouffer toute voix dissidente. Depuis le 11 septembre 2001, la défense des droits de l'Homme est devenue une tâche plus difficile, des innocents brûlent dans les feux de la guerre », dénonce-t-elle.

La guerre aux concepts

Shirin Ebadi déplore la manipulation politique de l'islam à l'origine de nombreuses violations de droits de la personne. Les gouvernements islamiques, s'autodéclarant représentants et protecteurs de la religion des peuples, justifient les violations des droits sur la base des règles islamiques. Dans leur esprit, la position démocratique des droits humains est trop occidentale pour s'accorder à la culture orientale, particulièrement la culture islamique. « L'islam est contre la dictature, clame Me Ebadi. Nous pouvons être musulmans tout en respectant la démocratie et les droits humains. »

Une démocratie indivisible

Il n'existe pas de démocratie islamique ou de démocratie chrétienne, argue Me Ebadi, la démocratie est la même partout. Et elle condamne les gouvernements islamistes qui interprètent toute critique politique comme une critique de la religion, et punissent de la peine de mort ceux qui proposent une autre interprétation de l'islam.

Shirin Ebadi voit dans l'émergence d'un front uni d'intellectuels musulmans, passant outre les frontières politiques, l'espoir des pays musulmans. « Ce front uni n'a pas de nom. Il n'a pas de chef. Il n'a pas de centre. Il n'a pas de ramifications. Il s'élève contre la tyrannie. Il ne peut accepter le non-sens au nom de la religion. Les intellectuels religieux sont en nombre croissant dans les pays islamiques, et mettent ceux-ci au défi avec des explications au cœur même de la religion. Ils tentent de stopper la manipulation au nom de l'islam en utilisant le nom de l'islam, et leurs voix crient que l'islam est compatible avec la démocratie. »

L'allocution de Shirin Ebadi se termine par des mots d'espoir. « J'ai un rêve : un islam dynamique, une humanité universelle où les êtres humains ressentent la souffrance et l'agonie d'autrui comme si c'était leur propre souffrance et leur propre agonie. »

* Myriam Jézéquel, Ph. D. (philosophie du droit) de l'Université de la Sorbonne-Paris IV, est chercheuse et consultante en gestion de la diversité et en affaires interculturelles.

 

 
 

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