Volume 37 - numéro 10
1er juin 2005
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France Thibault
Rigueur et humanisme
Guylaine Boucher
France Thibault
Mérite Christine-Tourigny
L'avocate et juge qui a plaidé avec succès la cause des travailleuses-mères, défendu les droits de travailleurs plus fragiles, poussé plus avant un pan de la démocratie… tout en n'ayant jamais crainte d'affirmer sa dissidence.
Avocate, on lui reconnaissait une combativité à toute épreuve. Devenue juge,
France Thibault continue de faire parler d'elle, pour sa rigueur et ses convictions, notamment. Le Barreau du Québec lui décerne cette année le Mérite Christine-Tourigny en reconnaissance des gains juridiques remarquables obtenus sous son impulsion par les femmes, juristes ou non. Quand le droit force le changement.
La juge France Thibault
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1976. À peine est-elle admise au Barreau que France Thibault joint les rangs du cabinet Grondin, Poudrier, Bernier de Québec. Première femme avocate à se greffer à l'équipe, elle ne tarde pas à se faire reconnaître pour ses grands talents de négociatrice.
« Quand France est arrivée au cabinet, la place des femmes en droit du travail était loin d'être évidente. Presque tous les combats étaient menés par des hommes, mais c'est une battante, et les gens sentaient qu'elle était déterminée. À la blague, nous la taquinions souvent en lui disant qu'elle était dans le fond LE gars de la situation. Chaque fois, ça nous valait une volée de bois vert », raconte, amusé, Me Robert P. Gagnon, ami et ancien collègue.
Combat pour les travailleuses enceintes
Représentante de syndicats d'importance, France Thibault mène en fait d'importantes luttes pour l'obtention de conditions de travail favorables aux femmes.
Les négociations qu'elle conduit aux côtés du Syndicat de la fonction publique débouchent notamment sur la création des congés de maternité de deux ans. Elle figure aussi parmi les premiers juristes à avoir plaidé et obtenu gain de causes dans des dossiers de retraits préventifs complexes et contestés, dont plusieurs mettant des femmes à partie.
Avec le recul, ses collègues lui attribuent d'ailleurs une grande responsabilité dans les débats juridiques et les acquis empêchant la discrimination faite à l'égard des travailleuses enceintes.
Une autre lecture de la santé mentale
L'équation vaut aussi pour les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale. Les avocats en droit du travail lui doivent en effet la jurisprudence voulant que la maladie mentale ne rende pas nécessairement un employé inapte à occuper ses fonctions. Un gain majeur, obtenu au terme d'une lutte acharnée dans une cause de congédiement injustifié.
Pas mal pour quelqu'un qui, au départ, se destinait à une carrière en sciences. Une affirmation qui fait sourire la principale intéressée. « L'idée de devenir avocate ne m'avait jamais vraiment traversé l'esprit, affirme-t-elle d'emblée. J'ai fait des études collégiales en sciences. Je m'étais d'abord inscrite en mathématiques à l'université, mais mon mari étudiait alors en droit, et je trouvais ce qu'il faisait tellement intéressant que j'ai bifurqué moi aussi vers le droit. »
Rigueur avant tout
Des sciences, elle gardera l'esprit logique et la rigueur, deux qualités maintes fois mentionnées par ceux qui l'ont côtoyée, tant comme avocate que juge.
Me Denis Bradet est du nombre. « Comme juriste, dit-il, France Thibault était très près de ses causes. Elle était, à l'image du droit du travail, humaine et concrète. C'était aussi une plaideuse redoutable avec un argumentaire d'une logique inattaquable. Elle savait convaincre les gens. »
Sans circonvolutions
Difficile aussi de passer sous silence, selon Robert P. Gagnon, «
sa capacité phénoménale à identifier la question clé ou pivot dans un dossier et à aller direct au but ». Une habitude, de son point de vue, toujours perceptible dans ses jugements. «
En quatre pages, elle peut faire le tour d'une question pourtant complexe sans échapper aucun élément important. C'est clair, net, précis et sans compromis. »
Capable de dissidence
Nommée juge à la Cour supérieure en 1994, puis à la Cour d'appel en 1998, dès ses premières causes entendues, elle n'hésite d'ailleurs pas à s'inscrire comme dissidente. «
France Thibault n'a jamais eu peur de ses opinions comme avocate, elle n'est pas différente comme juge. Sa nomination en Cour supérieure a été une grande perte pour la pratique privée, mais il faut bien le dire, c'est un gain majeur pour la magistrature », affirme Denis Bradet.
Un pas de plus en démocratie
Plusieurs de ses jugements ont déjà marqué l'histoire du Québec. C'est le cas de ceux invalidant certaines dispositions de la loi électorale. Des dispositions qui brimaient le droit à l'éligibilité en empêchant les candidats des nouveaux partis de bénéficier des mêmes privilèges et traitements financiers que ceux accordés aux candidats des partis établis.
Pour les praticiennes d'ici et d'ailleurs
Par-delà ses faits d'armes comme avocate, puis juge, France Thibault s'est aussi distinguée par son soutien concret à l'avancement des femmes dans la profession.
Responsable des stages, elle a ouvert toutes grandes les portes aux femmes dans son cabinet, avant de travailler à la mise en place d'un congé de maternité généreux et encore inégalé ailleurs en pratique privée.
Encore aujourd'hui, par son poste de secrétaire de l'Association internationale des femmes juges, elle contribue à exporter le savoir-faire des juristes canadiens auprès des femmes avocates et juges dans les pays en voie de développement, dont des pays d'Afrique. Une intervention qui lui permet de contribuer à l'amélioration des conditions de vie et des droits de femmes dans ces pays.
Des écrits-guides
Coauteure de plusieurs ouvrages majeurs en santé et sécurité au travail, ses écrits continuent également de guider les gestes posés par de centaines de juristes tous les jours.
Dans les pas d'une consœur
Malgré une feuille de route bien remplie et les nombreux succès qui ont jalonné son parcours professionnel, la lauréate se dit touchée de l'hommage rendu. «
La reconnaissance de ses pairs est le plus beau cadeau qui soit. Je connaissais personnellement Christine Tourigny. J'ai même été nommée à la Cour d'appel pour lui succéder. Je suis d'autant plus touchée de recevoir un prix du Barreau du Québec décerné en son nom. C'est un honneur pour moi. »
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