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Volume 37 - numéro 12
1er août 2005

ACTUALITÉ JURIDIQUE
AUDI ALTERAM PARTEM
BRÈVES
CHRONIQUES

Le cirque de Karla

Me Jean-C. Hébert, LL.M

Sans nier l'horreur des crimes perpétrés par cette jeune femme, les gens d'ici ne se sentent pas directement menacés par le rappel d'une violence éloignée dans le temps (12 ans) et dans l'espace (une localité ontarienne). L'inquiétude du citoyen moyen se cantonne à un environnement socialement proche. Pour le reste, les gens adoptent une posture de distance intérieure ou d'indifférence morale.

En couvrant la libération de Karla Homolka dans une atmosphère de cirque médiatique, nos faiseurs de nouvelles ont-ils mal jaugé le besoin d'information des Québécois?

Reflet de la société, la clientèle médiatique est composite. Existe donc une frange d'individus pour qui la violence suscite une curiosité manifeste. Titillés par la volupté du voyeur et troublés par la fascination d'une criminelle hors norme, certains consommateurs de nouvelles s'intéressent plus à la reconstruction de la scène d'un crime de sexe et de sang qu'à la déconstruction d'un personnage expulsé de prison.

Exhiber la «Bête» ou «notre» bête?

À l'occasion de différentes procédures judiciaires, des images d'une jeune femme démonisée en Ontario furent passées en boucle ad nauseam par les chaînes de télévision. Pour le psychiatre Jocelyn Aubut (La Presse, 2 juin 2005), ces images fugaces ne révèlent rien sur l'innocente beauté qui tue, « mais beaucoup sur nous-mêmes ».

Pourquoi ce diagnostic sévère? « Le peuple est avide d'émotions, d'observer cet expert de la délinquance sexuelle, il a besoin de voir de près l'assassin. » Précisant sa pensée, il ajoute que c'est plutôt un besoin de « frissons, pis encore, de frémissements ». Question de rassurer l'opinion publique, d'opiner Dr Aubut, des « gurus médiatiques » s'en chargent. Ainsi, la « boucle des images simplistes rejoint la boucle des pensées simplistes ».

Horizon «divertissement»

Cet exemple et bien d'autres font voir que la justice incarne un lieu où la vie sociale se raconte, aux confins du droit, de la sociologie… et du divertissement.

C'est également un point de rencontre entre la norme et la passion.

Rien d'étonnant à ce que les affaires judiciaires alimentent toujours plus l'information quotidienne. De 1991 à 1995, le temps consacré aux affaires de justice dans les programmes nationaux du soir des grandes chaînes américaines de télévision fut multiplié par quatre. Cette tendance se poursuit et fait tache d'huile au Canada.

Les tiers revendicateurs

La force des convenances médiatiques repose sur la liberté d'information, dont le fer de lance est sans contredit la liberté de presse. Sous ce vernis se dissimule autre chose que la vénération de cette liberté fondamentale. Certes, l'acte journalistique s'appuie sur une valeur individuelle favorisant le droit du citoyen à l'information. Cependant, en pratique, les grandes entreprises de presse ont confisqué cette liberté personnelle.

A-t-on déjà vu un individu ester en justice pour faire respecter son droit d'être correctement informé? Pourtant, la liberté de la presse est constamment proclamée et célébrée par les tribunaux. Les professionnels de l'information ne disposent pas toujours de la clarté nécessaire à l'accomplissement de leur délicate fonction, pourtant d'intérêt public.

De quelle liberté au juste?

En fait, qui de l'entreprise de presse ou du journaliste peut logiquement se présenter comme titulaire de la liberté de presse? Selon les circonstances, l'un ou l'autre, parfois même les deux, font valoir la vertu et l'importance du droit d'un citoyen de savoir.

Bien que la Charte canadienne établisse que chacun jouit de la liberté de pensée, de croyance, d'opinion et d'expression, y compris la liberté de presse et des autres moyens de communication, en vrai, c'est la liberté d'information qui est en cause.

Valeur marchande de la liberté…

En terme de rentabilité commerciale, les grands ensembles tirent profit de la liberté d'entreprise en se prévalant goulûment de la liberté de presse et du droit à l'information des consommateurs. En somme, la liberté de presse favorise la liberté d'entreprise. Alors que le droit individuel à l'information s'adoucit, le vaste domaine marchand de l'information obéit à la logique du marché et de sa nécessaire rentabilité.

Et Karla, dans tout ça! me dira-t-on. J'y reviens.

Trop loin de soi

La classe médiatique locale a faussement cru qu'une sordide affaire de meurtres survenue il y a longtemps, loin de notre pré carré, allait remuer la population québécoise. Plusieurs vox populi ont démontré le contraire. Une chose est claire : la justice pénale passionne toujours le public, dont un large segment suit avec délectation la chronique policière, les affaires juteuses et les grands procès. Encore faut-il que l'information porte sur des évènements d'une certaine proximité. Exemple : l'affaire Guy Cloutier.

Un consommateur québécois de nouvelles, capitonné dans sa quotidienneté, n'entendra qu'un bruit d'arrière-plan dans le tohu-bohu d'un cirque médiatique dont les protagonistes lui sont étrangers. Il reste intérieurement amorti face à l'histoire pathétique où s'emmêlent le sort de personnages déjantés et la douleur infinie des proches d'innocentes victimes.

Attiser la curiosité

La justice pénale s'accompagne d'un va-et-vient perpétuel entre l'information, l'intérêt public et la curiosité publique. Les journalistes se défendent bien d'inventer la violence et l'horreur environnant la criminalité. Ils ne font, disent-ils, que rapporter les faits et commenter l'actualité judiciaire. Ce plaidoyer pro domo n'a rien de faux; il est simplement trop court. Toute information présente un aspect plus intéressant que d'autres, surtout si l'évènement excite la curiosité du consommateur de nouvelles.

En pure théorie, l'intérêt public voudrait que l'information ait vocation d'élargir l'horizon de la classe citoyenne, permettant ainsi aux gens de mieux comprendre la complexité de la vie en société. À l'inverse, l'information marchande rétrécit la perspective. L'effet de miroir permet de fidéliser ou d'élargir la clientèle. À cette fin, le fait divers entretient la curiosité. Cette tendance lourde favorise l'information locale. Rien d'étonnant à ce que certains médias réservent la une ou l'ouverture d'un bulletin de nouvelles à l'horreur ou la consternation.

Notule

Faut-il pardonner à Karla Homolka? Peut-elle se réhabiliter? Lancées dans le vide, ces délicates questions portent à la confusion. Prenons garde d'assimiler préceptes de morale et règles juridiques. Celles-ci, définies par la loi, s'imposent à tous. Au contraire, dans une société plurielle, les règles de morale sont différemment interprétées et vécues. À l'ordre juridique, on ne peut opposer un ordre moral unique, mais un fond de moralité commun, forcément variable.

En morale, chacun peut se former une opinion, émettre un jugement, approuver ou désapprouver une conduite. En justice, c'est la loi qui s'applique. Dans notre système de détermination des peines, l'importance respective de la prévention, de la dissuasion, du châtiment et de la réinsertion sociale variera selon la nature du crime et la situation du délinquant.

La réhabilitation n'est pas un pardon

Une fois la peine imposée et purgée, la réhabilitation se présume. C'est le retour à la virginité juridique. C'est aussi l'idée qu'un délinquant a suffisamment payé, et qu'il ne mérite pas, en plus, d'être poursuivi pour l'infamie commise.

La réhabilitation n'est pas un pardon; c'est le refus du corps social de commettre une injustice déguisée. Tandis que le pardon renvoie à une relation personnelle, la réhabilitation permet au détenu de recouvrer son droit de cité. On le reconnaît comme le semblable des semblables.

Selon la Cour suprême (affaire Therrien), la réhabilitation administrative prévue par la loi constitue un geste de générosité, de fraternité, mais aussi de justice, posé par la société. Il est souhaitable, d'ajouter la Cour, que de tels gestes soient valorisés et encouragés.

 

 
 

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