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Volume 37, no 13
Septembre 2005

Le reportage judiciaire :
une activité périlleuse

Rollande Parent
Le reportage judiciaire est à classer dans la catégorie des activités professionnelles risquées, où les journalistes ont trop souvent l'impression de marcher sur une glace mince. Mille périls s'y cachent : citation pour outrage au tribunal, poursuite, mise en demeure, avortement de procès et plainte au Conseil de presse du Québec.

Les journalistes peuvent parfois compter - pas toujours - sur la bienveillance et la collaboration de juges et d'avocats qui, dans le meilleur des cas, constituent alors autant de garde-fous ou d'éclaireurs.

Le reporter Marc Verreault, de la radio de Radio-Canada
Le reporter Marc Verreault, de la radio de Radio-Canada

Marc Verreault, reporter à la radio de Radio-Canada, Christiane Desjardins, du quotidien La Presse, et Brian Myles, du quotidien Le Devoir, pratiquent le reportage judiciaire depuis plus de cinq ans. Ils ont accepté de partager leurs frousses et frustrations.

La « lame » du sablier

Pour le reporter Marc Verreault, le principal risque auquel il fait face est « de dire des conneries en ondes », soit parce qu'il a lu trop rapidement un jugement en raison de l'imminence d'un bulletin de nouvelles, soit qu'il n'a pas eu le temps de se faire une tête sur ce qui vient de se produire dans la salle d'audience.

« Il faut aller en ondes rapidement. Il faut comprendre tout de suite ce qui se passe, aller à l'essentiel. »

Dans la précipitation, il lui est arrivé de mal interpréter un jugement. Il en a tiré une leçon. « Je reçois constamment des appels sur mon cellulaire pendant que j'écoute les représentations des avocats. Je demeure dans la salle pour ne rien manquer, jusqu'à ce que je sois certain d'avoir saisir l'essentiel. »

Il y a peu, cette ligne de conduite a été mise à rude épreuve quand un juge a entrepris d'énumérer la longue liste des conditions de remise en liberté de Karla Homolka, à 17 h, heure hautement stratégique pour les bulletins de nouvelles radio. « Je n'ai pas pu avertir qu'il me serait impossible d'être en ondes à 17 h. C'était la panique au bureau. Mon cellulaire n'arrêtait pas de sonner. J'ai pris la décision de demeurer dans la salle, jusqu'à la fin. Je savais que le bulletin durait 15 minutes. À la toute fin du bulletin, j'ai pu donner la nouvelle », a-t-il relaté.

Au nom des Hell's

Avec le temps, Marc Verreault a appris à situer la frontière entre ce qui « peut » et ce qui « ne peut » être rapporté. « Au début, quand j'avais un doute, je posais des questions aux journalistes chevronnés qui m'entouraient, comme les Rodolphe Morissette, du Journal de Montréal, ou Isabelle Richer, de la télévision de Radio-Canada. »

Il considère néanmoins que les journalistes n'ayant aucune expérience, ou en ayant peu, dans la couverture du palais de justice pratiquent en fait un sport extrême. Ceux qui viennent à la dernière minute, pour la seule lecture du jugement, sans avoir suivi le procès, risquent de se retrouver dans de mauvais draps s'ils ne s'enquièrent pas de l'existence ou non d'interdits de publication. D'autant plus que les juges n'ont pas toujours le réflexe de signaler leur existence.

Il se souvient d'une journaliste qui, alertée par ses pairs, a rattrapé in extremis une information frappée d'un interdit de publication, information dont la publication aurait bien pu entraîner l'avortement d'un procès et, du coup, une citation pour outrage au tribunal.

Malgré son bagage professionnel, Marc Verreault reconnaît avoir erré dans le dossier de Nathalie Simard et Guy Cloutier. Il n'est pas allé jusqu'à identifier la victime, comme l'a fait un journaliste de TQS sur le site Web, mais il a tout de même donné ses initiales dans son premier reportage sur la question. « J'ai réalisé par la suite que je ne pouvais pas le faire, même si les initiales étaient dans l'acte d'accusation », a-t-il dit.

Corde raide

Pour sa part, la journaliste Christiane Desjardins, de La Presse, a parfois l'impression d'être sur la corde raide. « En cours de rédaction, en fin de journée, il m'arrive de ne plus me souvenir si tel élément de preuve a été présenté hors du jury ou en sa présence. Mes notes ne sont pas claires. J'ai parfois de la difficulté à dormir quand je repense au texte que j'ai écrit quelques heures plus tôt. Serais-je allée trop loin? Aurais-je rapporté quelque chose qui ne devait pas l'être? » se demande-t-elle.

Et hop! en route vers l'outrage

Aux yeux de Christiane Desjardins, le principal péril demeure toutefois la transgression d'une interdiction de publier. « Je me suis fait prendre lors de la couverture d'une enquête sous caution. J'ai rapporté que le gars était atteint d'une maladie mortelle et qu'en outre, le juge l'avait traité de menteur. J'ai toujours pensé que l'ordonnance de non-publication portait uniquement sur les faits relatifs aux accusations, a déclaré la journaliste. Cela se passait avant le procès des Hell's, alors que les avocats de la défense étaient à l'affût du moindre écart. Ils ont fait pression sur la Couronne, qui a porté plainte. Nous avons reconnu notre culpabilité et avons payé l'amende », a-t-elle ajouté.

Comme son collègue Marc Verreault, Christiane Desjardins estime que, pour des journalistes moins rodés, la couverture judiciaire comporte de nombreux risques.

« Il y a quelques années, un stagiaire avait pris une poursuite pour un jugement et en avait fait un article. Le journal avait dû publier un rectificatif. »

Être utilisé…

Pour Brian Myles, du quotidien Le Devoir, la couverture judiciaire constitue « le forum par excellence pour écoper d'une poursuite ou d'un outrage au tribunal ».

Brian Myles, reporter judiciaire au quotidien Le Devoir
Brian Myles, reporter judiciaire au quotidien Le Devoir

Son pire souvenir se situe au procès des Hell's où « la grossièreté de certains avocats créait un climat de forte tension ».

« À un moment donné, il y a eu une tentative de médiation pour que les parties discutent d'une façon de régler le dossier à l'amiable, sous la supervision d'un juge. Le Devoir a mis à la une : "Une première au Québec : une médiation dans un procès criminel, celui des Hell's." Et c'était sous ordonnance de non-publication », raconte Brian Myles.

« J'avais parlé à la procureure de la Couronne, qui ne croyait pas que l'ordonnance s'appliquait à cet élément. J'avais laissé un message à un des leaders de la défense, lui indiquant la raison de mon appel, mais il n'y avait pas donné suite. Le lendemain, au procès, j'ai vite compris pour quelle raison l'avocat ne m'avait pas rappelé; il s'était servi de mon article pour tenter de démontrer la mauvaise foi de la Couronne. »

Cet évènement a choqué le journaliste Myles, qui a eu le sentiment « d'avoir été utilisé ». Le bouclier bibliothèque À ce jour, Brian Myles n'a fait l'objet d'aucune poursuite judiciaire, pas même une mise en demeure. Il faut dire qu'il a pris des précautions. « La première chose que j'ai faite quand j'ai hérité de ce secteur a été de m'acheter des guides : La presse et les tribunaux, de l'incontournable Rodolphe Morissette, ainsi que La presse et la diffamation, de Nicole Vallières. J'ai aussi lu les arrêts clés de la Cour suprême. Je me suis fait une bibliothèque et je me suis fait une tête. » Réticence et préjugés Sur la question de la collaboration des avocats et des juges, les trois journalistes en souhaiteraient davantage.

Si Brian Myles considère que les avocats sont généralement d'accord pour « aider à comprendre, débroussailler, donner de bons coups de main », Marc Verreault note une réticence nouvelle du côté des procureurs de la Couronne. « Ils sont de plus en plus réticents à nous aider, à accepter de parler. Certains sont devenus frileux », estime le journaliste, qui évalue que, du côté de la défense, la collaboration est plus grande, bien que souvent intéressée. « Ça fait souvent l'affaire de l'avocat que son client en mène le plus large possible, paraisse le mieux possible », a-t-il commenté.

Pour ce qui est des juges, Christiane Desjardins constate que certains « n'aiment carrément pas les journalistes. Des juges comprennent le travail des journalistes, tandis que d'autres ont un préjugé défavorable. On le sent. Dans les attitudes et les décisions, on le voit ».

Malgré tout, le trio Desjardins-Verreault-Myles trouve un grand intérêt à couvrir le palais de justice. « Tout ce qui ne va pas dans la société se retrouve dans un palais de justice. Le travail y est varié. On y trouve une mine de renseignements », mentionne Christiane Desjardins.

Pour Marc Verreault, la collaboration et l'esprit de corps des collègues, et l'autonomie dont il dispose sont les principaux éléments qui font de la couverture judiciaire un terrain de choix. « Il y a toujours quelque chose de très fort à raconter. On en vient à aimer ça comme une drogue. Il y a des clans, une certaine compétition, mais aussi beaucoup d'entraide. »

 

 
 

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