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Dans le champ gauche*

Propos de taverne

Yves Lavertu

Il est des gens qui confondent aisément les mots pour décrire les lieux, tandis que d'autres se trompent de lieux pour employer certains mots.

Dans le premier groupe figure cette grand-mère qui, lorsqu'on s'adressait à elle pour savoir où se cachait le voisin, répondait avec aplomb et sans se douter du jeu de mots : « Il est à la caverne. Si vous voulez aller le quérir, c'est là qu'il se trouve. »

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Appartiennent à la deuxième catégorie, pourrait-on croire, un certain nombre d'avocats. Mais l'endroit d'où sont lancés certains mots importe peu, finalement, lorsqu'un professionnel use de sa rhétorique pour invectiver un confrère ou une consœur.

Qu'ils soient tenus en Cour ou à l'extérieur du tribunal, les propos de taverne portent à conséquence. Ils laissent des traces sur celui qui les encaisse et non seulement ils empoisonnent une relation entre membres du même Ordre, mais contribuent également à ternir l'image de la profession.

Une trop grande proportion

Chaque année, le Bureau du Syndic reçoit en moyenne quelque 4 000 appels de la part d'avocats. Dans de nombreux cas, le Barreau travaille avec eux pour régler des problèmes qui relèvent véritablement de questions à caractère déontologique. Mais une partie de leur temps est galvaudée en raison de disputes dues à une impolitesse manifestée par un membre.

Untel veut porter plainte parce que son confrère, dit-il, lui a écrit une lettre remplie de bêtises. Tel autre, à la sortie de la Cour, s'est fait cavalièrement envoyer promener par son interlocuteur, et ne veut pas que l'affaire en reste là.

L'argent des membres

Les cotisations des membres, pense-t-on au Barreau, pourraient être employées à des fins plus utiles si, au départ, la courtoisie était respectée.

C'est la faute à pas de chance

À la barre des circonstances atténuantes qui expliquent ce manque de civilité sont parfois invoquées la pression suscitée par un long procès, la présence envahissante des médias, les exigences de la pratique avec ses domaines de compétence de plus en plus pointus, ses procédures, ses délais toujours plus courts, la paperasse qui s'empile, les formulaires, etc.

Présenté comme un élément malheureux, mais quasi inévitable de la chronique annoncée d'un dérapage, le stress a fait sauter les plombs, plaident certains. Mais les choses auraient-elle pu se solder autrement et, qui plus est, devaient-elles nécessairement connaître leur dénouement par l'intermédiaire du Bureau du Syndic?

Désamorçage

Dans le but d'éviter que ces querelles n'aboutissent sur sa table, l'obligeant bien souvent à jouer les médiateurs, le Bureau du Syndic s'efforce de mener un travail de prévention à cet égard.

Si la bisbille entre avocats est déjà portée à sa connaissance, les parties concernées sont invitées, à moins qu'il ne s'agisse d'un cas grave ou récurrent, à chercher entre elles une façon de désamorcer la chicane. Une ligne de conduite leur est proposée. Ce mode d'emploi s'applique tout autant aux situations où l'altercation n'a pas encore éclaté.

Ajourner le match

Se faire insulter par écrit ou par téléphone par un confrère qui trouve révoltant qu'on puisse accepter de représenter tel client qualifié par lui de voleur, et devoir renouer par la suite avec l'auteur de telles injures n'est pas évident. La communication peut se rompre à tout moment.

Dans un contexte où l'air est inflammable, il est conseillé plus que jamais d'éviter de personnaliser les dossiers. Prendre du recul, exercer le détachement redonnent de la vigueur à une objectivité qui n'en mène pas toujours large dans les circonstances.

Et puis, ce n'est pas pratiquer la langue de bois que de s'abstenir de répondre sous le coup de la colère. Il s'agit même de la règle d'or à observer lorsque son sang ne fait qu'un tour.

Au téléphone, essayer de ne pas monter le ton constitue bien sûr l'idéal. Mais, à défaut d'y parvenir, mieux vaut encore annoncer son intention d'en rester là pour l'instant.

Même attitude à calquer à propos de la lettre reçue que l'on met momentanément de côté pour cause d'urticaire.

Lorsque le signal orange s'allume, certains réflexes sont utiles pour stopper l'escalade. « Écoutez, vous m'en avez fait part. Je vais y penser de mon côté. Vous aussi, pensez-y, et on s'en reparle d'ici 24 ou 48 heures. »

Telle peut être, suggère-t-on, l'une des formules toutes prêtes auxquelles il faut savoir recourir. Elle confère le temps de répit nécessaire pour accoucher de propos plus posés que ceux propres à alimenter la surenchère.

Car se condamner à changer de trottoir pour ne pas avoir à adresser la parole à un confrère avec lequel on est en conflit rajoute au stress du métier, un stress qui, à son tour, peut entraîner à tout moment de nouvelles sorties de route.

* … tout à l'opposé du droit.
Dans le champ gauche aborde diverses questions relatives à la civilité, à la courtoisie et à des points du Code de déontologie. Cette chronique est une initiative du Bureau du Syndic du Barreau du Québec.

 

 
 

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