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Recours collectifs et médias

L'indispensable effet de levier ?

Guylaine Boucher

Plus informés et conscientisés que jamais, les consommateurs québécois sont de plus en plus nombreux à s'organiser pour intenter des recours collectifs. Dans cette quête de compensation financière, les médias font souvent office de canal informel de communication et de négociation entre les parties.

C'est du moins ce qu'ont affirmé une poignée de spécialistes du domaine, réunis dans le cadre d'une conférence organisée récemment par l'Institut canadien. Quand la pression populaire force la discussion…

Un avocat et ses 5 000 clients…

Banques, compagnies pharmaceutiques, autorités religieuses ou gouvernementales, les cibles des recours collectifs sont multiples, et les raisons de poursuivre tout autant. En fait, du point de vue de Me Daniel Belleau, spécialisé en recours collectif, même l'ampleur des recours collectifs n'a jamais été aussi imposante. Résultat, explique-t-il : « Les outils traditionnels de communication ne sont plus adéquats. Quand 5 000 personnes sont inscrites dans un recours collectif, c'est 5 000 clients que nous avons le devoir d'informer de façon ponctuelle et continue. On ne peut pas faire ça en leur lâchant un coup de fil ou en se fiant uniquement aux avis publics. Il faut trouver d'autres moyens ».

Dans un tel contexte, le rayonnement que peuvent offrir les médias devient fort intéressant, note Me Belleau.

… réinventer la communication

Un communiqué de presse qui relate les faits principaux du recours, une entrevue exclusive avec un journaliste de la presse écrite, une conférence de presse : c'est évident, les avocats utilisent maintenant plusieurs moyens pour faire connaître leurs causes.

Il arrive aussi, confirme Daniel Belleau, que les journalistes eux-mêmes viennent au-devant des nouvelles. « Comme avocats, nous prenons parfois l'initiative d'interpeller la presse, mais très souvent, ce sont les journalistes qui nous appellent parce qu'ils ont vu un avis public annonçant le recours ou qu'ils ont entendu parler de quelque chose. Nos dossiers intéressent très souvent les médias, parce qu'ils touchent beaucoup de gens. »

L'intérêt médiatique

Chroniqueur financier au journal Les Affaires, Jean Gagnon confirme que la majorité des recours collectifs sont intéressants, notamment en raison du nombre de gens concernés, mais aussi « parce qu'ils permettent de faire de bons reportages, qui vont en profondeur et qui seront lus. Dans certains cas, c'est presque du journalisme d'enquête. Tout le monde aime ça, affirme-t-il, les journalistes comme les lecteurs ».

Jean Gagnon, chroniqueur financier, journal <i>Les Affaires</i>
Jean Gagnon, chroniqueur financier, journal Les Affaires

Le prix d'un motus-et-bouche-cousue

Si les avocats de la poursuite et les journalistes semblent trouver leur compte dans la médiatisation que connaissent maintenant les recours collectifs, les représentants de la défense, pour leur part, admettent avoir dû s'y habituer. « Il y a 10 ou 15 ans, quand nous étions engagés dans un recours collectif pour un client, la règle était claire : on ne parlait pas aux journalistes. Aujourd'hui, nous n'avons pas le choix. Si nous disons que nous ne voulons pas faire de commentaires, nous sommes immédiatement perçus comme des gens malhonnêtes qui ont quelque chose à cacher. Il faut donc apprendre à faire avec », concède Me Marzia Frascadore.

Déplacement du forum

C'est qu'au-delà de la communication de l'information pure et simple aux clients, la juriste Frascadore, qui possède une vaste expérience des recours collectifs, considère que la médiatisation des causes transforme complètement la nature des luttes juridiques menées. « La médiatisation des recours entraîne un déplacement du cadre juridique des tribunaux vers les journaux. Les éléments se déploient dans un forum où les avocats de la défense ou les compagnies visées ne sont pas toujours les premiers entendus. Aussi, quand un journaliste nous interpelle, nous n'avons pas d'autre choix que de répondre présent. Les relations avec la presse sont maintenant incontournables, que l'on soit pour ou contre. »

L'arme de la pression populaire

Plus encore, du point de vue de Me Frascadore, beaucoup de recours collectifs menés dans les dernières années ont été réglés en grande partie parce que la pression publique devenait intenable. « J'ai peu de recours collectifs à mon actif à titre d'avocate de la poursuite. Par contre, je me souviendrai toute ma vie de la cause American Express. Le recours avait d'abord été pris à Toronto, puis le Québec a décidé d'embarquer. Nous n'allions nulle part sur le plan juridique et nous n'avions pas vraiment l'écoute de la défense. Pourtant, dès que la nouvelle a été publiée dans les journaux, les journalistes se sont mis à appeler, et les choses se sont réglées. Encore aujourd'hui, je suis persuadée que nous sommes arrivés à une entente parce qu'un relationniste a su tirer les ficelles des médias. En deux semaines, tout était réglé. À ce moment-là, j'ai compris à quoi je faisais réellement face la plupart du temps comme avocate de la défense. »

Un partenaire nécessaire

Président de la firme Impact Communication-Marketing et spécialiste des relations publiques, Carlo Tarini est celui qui a su faire tourner le vent dans la cause American Express. C'est lui aussi qui a accompagné les Orphelins de Duplessis dans leur dernière requête visant à obtenir une compensation du gouvernement du Québec. Un autre dossier qui s'est soldé positivement pour les requérants.

De l'avis de Carlo Tarini, les avocats spécialisés en recours collectifs ont tout avantage à miser sur les médias pour faire avancer le règlement de leurs causes.

Besoin d'un ailier droit

Cependant, le milieu des médias cultivant ses propres codes et règles de fonctionnement, il est préférable, à son avis, de s'en remettre à des spécialistes. C'est que, affirme-t-il, si « les avocats sont très souvent de bons communicateurs, ils n'ont pas nécessairement une bonne connaissance des médias. Les relationnistes sont là pour les guider, pour gérer les demandes d'entrevues et s'assurer que la nouvelle sorte le plus fort possible, tout en évitant les dérapages. Je dis toujours aux gens qui me consultent qu'à un journaliste, il ne faut rien dire que l'on ne voudrait pas voir en lettres de quatre pouces dans le journal le lendemain matin. Il faut peser ses mots et bien réfléchir avant de parler. »

Mieux vaut répondre «présent»

Prendre le temps de réfléchir ne veut pas dire garder le silence pour autant. Un avertissement particulièrement à propos pour les avocats de la défense, selon le journaliste Jean Gagnon. « Quand nous contactons un avocat et qu'il ne nous rappelle pas ou qu'il nous dit qu'il n'a pas de commentaires, il est certain que nous allons l'écrire. Comme journaliste, notre travail consiste à montrer les deux versions d'une même histoire. Si l'une des deux parties refuse de parler, nous allons le dire ou l'écrire, ne serait-ce que pour que nos lecteurs sachent que nous avons fait notre travail, que nous avons contacté toutes les parties en cause. Mieux vaut donc accepter de parler aux journalistes, que l'on soit de la défense ou de la poursuite. »

Sauver la face

Une vision des choses que partage le président d'Impact Communication-Marketing. « Les consommateurs sont beaucoup plus informés et critiques qu'avant. Quand un recours est intenté contre une entreprise, leur image publique est assombrie. Les gens veulent savoir s'ils peuvent ou non continuer de lui faire confiance. Aussi, la défense ne peut pas se murer dans son silence ou se retrancher derrière un "pas de commentaires". Il faut réagir, au moins pour garder le contact avec le consommateur et le rassurer. »

L'obligée transparence

Réagir rapidement, faire sentir au public que le recours est pris au sérieux et affirmer que tout sera fait pour parvenir à une entente satisfaisante sont des bonnes façons de s'en sortir. « À partir du moment où un recours est intenté, c'est que des faits ont été analysés et jugés suffisamment sérieux pour qu'une action soit prise. Nier le problème est donc inutile. Il vaut mieux dire la vérité et faire preuve de transparence. Qu'on le veuille ou non, les médias sont un levier important de règlement. Il faut donc apprendre à jouer le jeu. »

 

 
 

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