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« Le temps est venu d'élever le droit particulier de la protection des consommateurs au statut de "Code de la consommation" », annonce d'emblée Pierre-Claude Lafond, professeur à la Faculté de science politique et de droit à l'UQAM. Il est urgent « de donner ses lettres de noblesse à un secteur vivant du droit privé, […] au même titre que le droit du travail ou le droit municipal ». Est-il seulement nécessaire de s'interroger encore sur l'opportunité d'une telle codification lorsque la France en est à réfléchir à sa possible recodification? relève-t-il, non sans une certaine ironie.
Nous vivons dans une société de consommation. « Entré désormais dans les moeurs québécoises, il ne fait plus figure de droit d'exception et mérite une codification », explique-t-il. Davantage, c'est son statut même de «droit marginal» qui lui vaut de vivre aujourd'hui dans un « état de dispersion », déplore M. Lafond.
Claudia Lima Marques |
Une codification du droit de la consommation aurait l'avantage de le sortir du « joug de ce regrettable désordre structurel », dans une entreprise visant à harmoniser, unifier et réformer le tableau législatif du droit québécois de la consommation.
Devant la nécessité d'une mise en ordre du droit de la consommation, deux voies distinctes se présentent : celle d'une « intégration » dans le Code civil du Québec et celle d'une « codification indépendante» du droit québécois de la consommation, en marge du Code civil, explique le professeur de droit.
Jean Calais-Auloy |
« La première option a déjà été considérée lors des travaux de réforme du Code civil et a été rapidement écartée. […] Le Barreau du Québec et la Chambre des notaires avaient publiquement exprimé leur opposition à l'inclusion dans le "Code civil" de plus de 160 articles portant généralement et spécifiquement sur les contrats de consommation1. On invoqua l'opposition entre les principes fondamentaux du "Code civil" et les règles dérogatoires du droit de la consommation, la présence de sanctions pénales et administratives, le manque de souplesse pour les modifications à venir, etc.2»
Thierry Bourgoignie |
M. Lafond opte pour la voie de la codification dans un instrument distinct, pour les mêmes raisons qui ont motivé l'adoption du projet français du code de la consommation : harmonisation, unification, réflexion d'ensemble, sans oublier « la nécessité absolue d'un effort d'actualisation ».
Les modifications apportées au droit de la consommation au gré de l'évolution des pratiques commerciales n'ont pas conduit à une refonte en profondeur du droit. « La "Loi" persiste à fonder sa logique d'intervention sur le concept dépassé de "commerçant", remplacé dans le code par celui d'"entreprise" », explique M. Lafond. Les activités commerciales en marge de la Loi rendent imposante la tâche de penser sérieusement un Code de la consommation.
Expérience brésilienne« Il y a 15 ans, le Brésil a codifié les règles de protection des consommateurs, suivant un mandat constitutionnel (Art. 48 ADCT 1988) et en s'inspirant des enseignements du "Droit Comparé" », notamment du modèle québécois, explique Claudia Lima Marques, professeure de l'Université Fédérale du Rio Grande do Sul, à Porto Alegre. Le succès du Code de protection du consommateur, adopté en 1990, s'est traduit dans la pratique jurisprudentielle et à travers l'élargissement de son champ d'application. La professeure observe que l'influence du droit de la consommation sur le droit commercial a conduit à une expansion du Code de protection du consommateur pour régler les relations entre deux professionnels. Son influence sur le droit civil s'est fait sentir avec l'entrée en vigueur du nouveau Code civil brésilien en 2002, dans lequel les obligations civiles et commerciales se sont unifiées en quête d'une nouvelle « coordination harmonieuse de ces sources ».Considérant les réformes du droit de la consommation, Mme Lima Marques y voit une réponse à la « nouvelle vulnérabilité du consommateur contemporain », du « cyberconsommateur » aux prises avec l'aggravation des risques, causée par l'évolution actuelle de la technique et des méthodes de vente (vente à distance, vente directe et repersonnalisée, webpublicité et banques de données personnelles, services bancaires, etc.), et par l'internationalisation et la mondialisation des relations de consommation. « Les codes de pratiques commerciales cherchent à être supérieurs à la loi », souligne-t-elle. Face à ces nouvelles pratiques, le Brésil tente d'augmenter les sanctions avec dommages et intérêts en guise de prévention contre les abus. |
Expérience françaiseLe droit de la consommation en France s'est construit progressivement au cours du XXe siècle, rappelle Jean Calais-Auloy, professeur à l'Université de Montpellier. « On trouve déjà dans le "Code civil" de 1804 des règles préconsuméristes, comme la garantie des vices cachés ou les obligations d'information et de sécurité. Mais c'est dans la deuxième moitié du XXe siècle que sont émis en France un grand nombre de textes destinés spécifiquement à protéger les consommateurs. »Inspirés du droit québécois de la consommation, ces textes couvrent de nombreux secteurs, tels que : la publicité trompeuse, les actions en justice des associations de consommateurs, le démarchage à domicile, le crédit, les clauses abusives, la sécurité des produits et des services, etc. « La codification du droit français de la consommation est la consécration du consommateur comme un sujet qui mérite protection », affirme M. Calais-Auloy. L'effort de codification a consisté à rassembler les textes, selon un plan logique, pour plus de cohérence et un meilleur accès au droit de la consommation. De l'avis du professeur, les règles de protection du consommateur sont nécessaires pour des raisons à la fois d'efficacité et d'équité. De caractère préventif et collectif, elles se distinguent des règles traditionnelles du droit civil. Elles intègrent en outre des règles de droit pénal, de droit processuel, voire des règles de droit administratif, etc. Cependant, « la cohérence de ces règles doit se traduire par un code spécifique sans aller jusqu'à l'autonomie du droit de la consommation par rapport au droit civil », estime M. Calais-Auloy. Après une tentative avortée de refonte de codification jugée trop ambitieuse, le gouvernement français a opté pour une codification à droit constant. Dans un but de consolidation, les textes déjà existants sont organisés selon un plan logique, sectionnés au besoin et répartis dans le Code. Par la suite, « le "Code de la consommation" s'est modifié soit dans un cadre purement national considérant les situations de surendettement, soit pour transposer des directives européennes, notamment sur les contrats conclus à distance ». Le droit français de la consommation est-il un modèle en la matière? Il n'est pas parfait, estime M. Calais-Auloy. « Son périmètre est incertain : on ne sait pas très bien quels sont les textes qui doivent y figurer. Le consommateur n'y est pas défini. Le domaine d'application des textes codifiés est variable. La rédaction est compliquée à cause des adjonctions et de la complexité. » Mais, même imparfait, ce Code est utile. Quelques grandes priorités mobilisent actuellement le droit français de la consommation : la sécurité alimentaire, le commerce électronique, le surendettement, la garantie des vices cachés, l'action de groupe, etc. Le professeur prévoit une européanisation progressive du droit français, dont l'émergence de conflits de droit pourrait bien affaiblir encore le consommateur, en attendant une véritable unification du droit européen de la consommation avec, peut-être, en bout de ligne, un code européen de la consommation. |
Autres expériences européennes« Les développements du droit de la consommation en Europe ont commencé en 1975, lorsque la Commission européenne a élaboré pour la première fois un programme d'action à l'égard des consommateurs : une politique communautaire européenne de protection des consommateurs extrêmement ambitieuse », explique Thierry Bourgoignie, professeur à la Faculté de science politique et de droit à l'UQAM. Les pays européens se démarquent par leur législation cohérente en matière de protection du consommateur. « À travers l'Europe, on trouve une loi générale de protection du consommateur avec, dans certains États, un effort de codification. » En intégrant l'Europe, des pays de l'Europe centrale ou orientale se sont dotés d'une Loi générale du consommateur.Le débat sur l'intégration de ces lois au Code civil, ou l'élaboration d'un Code de la consommation, a cours aussi en Europe. « Dans l'ensemble, la spécificité du droit de la consommation l'emporte et la majorité des grandes réformes visent à ce que ces lois trouvent leur place dans le "Code de la consommation" », souligne M. Bourgoignie. Seule exception à la règle : la République fédérale d'Allemagne, qui a transposé l'essentiel des mesures de protection du consommateur dans le Code civil. Le professeur de droit souhaite que l'Europe parachève son effort de codification du droit de la consommation avec pour objectifs « de le réviser, de l'adapter, d'assurer au consommateur un niveau de protection plus élevé, d'intégrer d'autres secteurs au droit de la consommation, de dégager des principes généraux applicables à tous les produits et tous les services ». « Le droit de la consommation, ce sont aussi les contrats formulés, rédigés et imposés par les entreprises. Le droit de la consommation évolue aussi principalement parce qu'il est défini par les entreprises », de rappeler Jacques St-Amant, consultant à Option consommateurs, au terme de ce débat. |
1 Loi portant réforme au Code civil du Québec du droit des obligations, précitée, note 1, art. 2717 à 2878.
2 Claude MASSE, "Le droit de la protection du consommateur et le Code civil du Québec, interdépendances et complémentarités", [2000] R.E.D.C. 61, 82-83 et 88.
3 L.R.Q., c. A-10.
4 L.R.Q., c. A-23.001.
5 L.R.Q., c. R-2.2.
6 L.R.Q., c. E-9.1.
7 L.R.Q., c. C-73.1.
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