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Dans la tourmente de la Commission Gomery, un cacique du Parti libéral du Canada, section Québec, prétendit qu'une poignée de juges furent élevés à la magistrature fédérale pour cause de religion politique. Bref, pour services rendus pendant une campagne électorale, ils auraient été récompensés.
Sous réserve du bien-fondé de l'allégation, la plupart des commentateurs n'ont pas décelé une grande nouveauté institutionnelle. Pour sa part, le juge en chef du Québec a senti le besoin d'intervenir publiquement. Le juge Michel Robert rappelle que les nominations fédérales se font au mérite des candidatures, lesquelles sont filtrées par un comité de sélection.
Quoi de neuf dans la mélasse des nominations judiciaires?
Autrement dit, une nomination à la magistrature relève davantage d'un privilège accordé à une personne qui, par ailleurs, est présumée posséder les qualités requises pour occuper cette fonction.
Il vaut mieux rendre cette réalité transparente plutôt que d'en nier vertueusement l'existence. Une fois vissés au siège du magistrat jusqu'à l'atteinte de l'âge limite, des juges ont souvent tendance à masquer la piste de l'influence politique. La clandestinité du phénomène voile sa mise en œuvre, sa fréquence, son incidence.
Avec une franchise qui l'honore, l'actuel juge en chef du Québec, Michel Robert6, reconnaît l'influence déterminante des politiciens à propos de certaines nominations : « Ce sont eux qui choisissent. Est-ce que les politiciens font leurs choix en regardant le penchant politique des avocats, je ne sais pas. Mais, dans certains cas, peut-être. »
Le processus de nomination agit en trompe-l'œil. Certes, les comités de sélection permettent d'éliminer les candidats indésirables. Cependant, rien n'empêche la nomination d'un candidat recommandé jouissant d'un soutien politique au détriment d'un autre candidat également recommandé. En pareil cas, les facteurs déterminants n'ont rien à voir avec la compétence et le mérite personnel des candidats.
Il est singulièrement étonnant que le ministre fédéral de la Justice puisse demander à son comité consultatif de réévaluer un candidat non recommandé.
À propos des candidats hautement recommandés, selon la procédure actuellement en vigueur, Yves Boisvert8 constate que ceux-ci ne sont pas forcément nommés ou, s'ils le sont, leur désignation n'est pas prioritaire : « Plus de 30 personnes figurent sur cette liste présentement au Québec, selon certaines sources. Il n'est pas du tout assuré que les nominations faites à même cette liste le sont par ordre de mérite, et il y a une large place à l'arbitraire politique. »
En somme, une mesure législative dictant l'adoption obligatoire d'un décret de destitution est légitime et parfaitement constitutionnelle. Ce qui est valide en matière de déchéance devrait, à plus forte raison, l'être dans un cas de nomination où l'indépendance judiciaire n'est aucunement menacée11.
Aussi drôle soit-elle, cette anecdote est stupéfiante. Voilà certes une cocasserie révélatrice du sérieux des recommandations d'un comité consultatif auprès du gouvernement fédéral.
Yves Boisvert12 exprime joliment un sentiment largement répandu dans l'opinion publique : « Tout le monde sait, ou pense qu'il y a généralement une généalogie politique qui explique la naissance d'un juge. »
Proposons une solution parmi d'autres : le Conseil canadien de la magistrature s'occuperait de la composition et du fonctionnement des comités consultatifs; ensuite, le ministre de la Justice serait contraint de choisir un candidat dans une courte liste soumise par l'organisme consultatif.
Alors, vivement l'eugénisme judiciaire!
1 Ell c. Alberta, [2003] 1 R.C.S. 857, par.45.
2 «L'administration de la justice et les tribunaux : quelques réflexions sur la perception du public», dans L'administration de la justice : la perception du public, 1995, ICAJ, Éd. Thémis, p. 33-34.
3 Jacob S. Ziegel, «Sélection au mérite et démocratisation des nominations à la Cour suprême du Canada», Choix : Tribunaux et législatures, Vol. 5, no 2, juin 1999, p. 10.
4 Peter H. Russell et Jacob S. Ziegel, " Federal Judicial Appointments: An Appraisal of the First Mulroney Government's Appointments and the New Judicial Advisory Committees ", University of Toronto Law Journal, vol. 41, no 1, p. 4.
5 Alec Castonguay, «Le juge en chef du Québec ne veut pas de juges souverainistes», Le Devoir, 27 avril 2005, p. A-8.
6 Ibidem.
7 Yves Boisvert, «La nomination des juges», La Presse, 4 juin 2004, p. A-5.
8 Yves Boisvert, «Un comité pour nommer les juges?», La Presse, 11 sept. 2004, p. A-5.
9 Journal du Barreau, Propos du Bâtonnier, vol. 24, no.4, 01-03-92 : «C'est malheureusement derrière les exigences constitutionnelles que le ministère de la Justice se retranche pour conserver son droit de nommer un juge quelle que soit la décision des comités de recommandation.»
10 Moreau-Bérubé c. Nouveau-Brunswick (Conseil de la magistrature), [2002] 1 R.C.S. 249.
11 1 La Presse, 22 novembre 2003.
12 «Le tabou de la nomination des juges», La Presse, 27 avril 2005, p. A-5.
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