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ÉDITION SPÉCIALE
Volume 28, numéro 21
15 décembre 1996


Le 9 décembre dernier, devant le Palais de justice de Montréal, plus de 250 personnes sont venues dire au ministre Bégin qu'elles voulaient négocier.
 
Dans le respect de la protection du public et du Code de déontologie
Le Barreau du Québec appuie les grèves générales illimitées

Marius Marin

Dans une résolution adoptée lors d’une séance du Comité administratif du Barreau du Québec tenue à Montréal le jeudi 5 décembre dernier, le bâtonnier du Québec,Me Claude Masse, appuie les moyens de pression mis de l’avant par le Comité des avocats de pratique privée, dans le respect de la protection du public et du Code de déontologie.

  Rappelant que la Loi sur l’aide juridique avait comme principal résultat, depuis la mise en oeuvre des décrets et règlements l’accompagnant, une baisse dramatique de l’admissibilité à l’aide juridique pour les citoyens et citoyennes les plus démunis, le bâtonnier Masse a demandé la réouverture de cette loi ainsi que la suspension des décrets et règlements, plus particulièrement en ce qui concerne l’étendue de la couverture offerte et l’accessibilité aux services. Quant au Projet de loi instituant la médiation obligatoire en matière familiale, le bâtonnier en a demandé le retrait afin de permettre un large débat public sur cette question.

La justice et l’argent

L’attitude du gouvernement du Québec à l’égard de ses contraintes budgétaires est sans doute ce qui explique le mieux toute une série de politiques générales et de décisions pratiques prises au ministère de la Justice et au Conseil du trésor ces derniers mois. Il n’est pas difficile de voir que, depuis un certain temps, c’est l’argent qui semble être devenu le pilote automatique du gouvernement du Québec en matière d’administration de la Justice.

« Le gouvernement se comporte en pratique comme si son désir d’effectuer des coupes sombres dans le budget de la Justice était son seul fil conducteur, sa seule priorité d’action », explique Me Claude Masse lorsqu’intérrogé sur l’attitude du gouvernement. « Il n’est pas difficile de conclure que notre gouvernement n’a pas le sens des priorités en matière de Justice et, en définitive, de vision réelle à l’égard de ce à quoi elle sert .»

Le bâtonnier du Québec tient à rappeler que notre système judiciaire a pour objectif premier de résoudre les conflits sociaux à l’aide de règles de droit collectivement admises, de la manière la moins pénalisante possible pour les individus et la société. « S’il est bien conçu et administré, le système judiciaire comporte d’immenses avantages pour une société démocratique: la paix sociale, le sens des responsabilités individuelles, le respect de la dignité des personnes et, dans bon nombre de cas, l’efficacité dans l’allocation des ressources collectives », de rappeler Me Masse. « Il n’entraîne pas que des coûts pour la société. Même que, bien géré, il peut amener des économies de coûts sociaux et individuels considérables. »

Or, les exemples ne manquent pas où le gouvernement a sabré aveuglément dans les dépenses plutôt que géré. Prenons l’exemple de la hausse importante des frais d’inscription à procès en matière civile, promulguée par le gouvernement il y a quelques années. Sans qu’il soit possible d’établir de façon irréfutable un lien de cause à effet avec cette taxe, c’est précisément à ce moment que le nombre des dossiers ouverts en Cour supérieur et en Cour du Québec s’est mis à chuter de façon dramatique: de 35 à 45 % dans le seul district de Montréal. Y avons-nous gagné socialement? s’interroge Me Masse. « Bien sûr que non. Une foule considérable de conflits sont restés sans solution, des plaies sociales et individuelles sont restées ouvertes et de nombreux justiciables ont perdu confiance dans notre système de justice. Cette décision a-t-elle été pensée et son application planifiée en fonction de ses coûts sociaux et des alternatives? Tout indique que non. »

Et il ne s’agit pas d’un cas isolé. Ainsi, la charge de travail des substituts du procureur général est devenue depuis quelques années tout à fait intenable dans plusieurs districts judiciaires du Québec, estime le bâtonnier. « Peut-on penser sérieusement qu’un professionnel peut préparer adéquatement une quarantaine d’enquêtes préliminaires en quelques heures? C’est, dans plusieurs districts, le règne de l’improvisation, de la bousculade et des expédients en droit pénal. L’intérêt social est-il adéquatement servi au prix de la coupure de quelques postes-clé dans l’appareil judiciaire? »

Un autre exemple. Le gouvernement a récemment coupé la quasi totalité de ses postes de stagiaires en droit. Or, estime le bâtonnier Masse, cette décision met l’École du Barreau et ses étudiants dans une situation intenable - une centaine de postes de stages ont en pratique disparus - et elle a été prise sans aucune période de transition, sans planification et sans concertation avec les principaux intéressés.

Le dialogue est rompu

D’ailleurs, la concertation avec le Barreau ne semble pas faire partie des priorités du gouvernement actuel. Quand, par bonheur, le gouvernement et son ministère de la Justice décident de consulter le Barreau du Québec pour connaître ses opinions, les délais sont tellement serrés qu’ils nuisent à la qualité des interventions. « En fait, cette situation met en doute le sérieux des consultations, voire même la volonté politique du gouvernement de consulter », estime le bâtonnier.

Encore là, les cas ne manquent pas. Le projet de loi 130, par exemple, a été déposé le 15 décembre 1995, l’avis de consultation générale a été publié dans les journaux du 27 décembre, les mémoires devaient être reçus au Secrétariat des commissions le 27 janvier pour débuter les audiences publiques le 6 février 1996.

Un autre exemple, la consultation sur la fiscalité et le financement des services publics au Québec fut annoncée par avis public le 6 juin 1996; les mémoires devaient être déposés le 12 août 1996 alors que la consultation portait sur 27 documents thématiques, soit plus de 2 000 pages. Ajoutons à cela l’avant-projet de loi sur l’équité salariale qui a été publié dans les journaux entre Noël et le jour de l’An, sollicitant les mémoires pour le 27 janvier et les consultations publiques débutaient le 6 février 1996.

Un dernier exemple a trait à la médiation familiale obligatoire, où le Barreau du Québec n’a été informé que six jours avant le dépôt du projet de loi à l’Assemblée nationale.

Dans ce contexte, peut-on s’interroger sur le sérieux du gouvernement de faire appel à des partenaires naturels.

Protéger le public

Pourtant, le Barreau du Québec, de par son principal mandat de protéger le public, s’est toujours comporté en défenseur des droits fondamentaux. À ce titre, il est considéré depuis longtemps comme un intervenant majeur dans les législations touchant les principaux secteurs du droit que sont les Chartes, le droit civil, le droit criminel et pénal, le droit administratif, le droit social de même que l’administration de la justice en général (procédure civile, règles de pratique, etc.). « Au fil des ans, explique Me Masse, le Barreau a acquis une crédibilité auprès du législateur et des autorités gouvernementales et ce, non sans raisons: la neutralité de son approche eu égard aux intérêts en présence, l’absence de partisanerie politique et le sérieux de ses interventions figurent parmi les principales. Aussi peut-on constater depuis quelques années que le nombre d’interventions du Barreau, que ce soit sur demande ou de sa propre initiative, tant au niveau des orientations législatives, des documents de consultation que des projets de loi eux-mêmes, a plus que doublé et le Barreau estime de la plus haute importance, pour le maintien des valeurs fondamentales dans une saine démocratie, de continuer à jouer son rôle de surveillant de la législation. »

Pour ce faire, encore faut-il que les délais de consultation soient réalistes; encore faut-il que la communication entre le ministère de la Justice et le Barreau du Québec soit bidirectionnelle; encore faut-il que le Barreau du Québec soit considéré.

« Nul ne songerait à nier le fait qu’une période de crise budgétaire peut constituer un puissant stimulant lorsqu’il s’agit d’innover », croit Me Masse. « Il faut trouver des solutions imaginatives, plus efficaces et moins coûteuses. Nul ne songerait non plus à nier le fait que le système judiciaire, tout comme notre système de santé, par exemple, doit faire sa part dans une période difficile. Tout cela doit toutefois se faire avec un sens aigu des priorités et du rôle de la Justice dans notre société. C’est la vision de ce rôle et un accord sur les priorités sociales qui peut mener les intervenants à travailler ensemble vers un but commun. Ce n’est malheureusement pas le cas. Dans cette situation, personne n’est gagnant: ni les membres du Barreau, ni le gouvernement... et encore moins les justiciables. »