En quelque temps reculé, quelque part un enfant naît. La chose paraît à la fois banale et miraculeuse. Dans le cas précis de cet enfant, l'accouchement se déroule dans des conditions abominables. La mère est fatiguée par un long voyage. Aucune autre assistance que celle de son conjoint. Et les conditions d'hygiène défient l'imagination. Pour compléter le tableau, de la grande visite bien pensante débarque avec des cadeaux complètement inutiles. Zola n'aurait rien imaginé de pire et n'aurait jamais pu le raconter mieux.
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Année après année, on commémore l'événement puisqu'il marque la naissance d'une foi qui demeure le fondement historico-philosophique de notre société. Il y a bien peu de choses, dans ce que notre morale collective accepte, dans ce que notre éthique promeut et dans ce que notre légalité sanctionne qui ne soit une conséquence du premier Noël.
Il est probable que, si ça se passait aujourd'hui, on expédierait l'affaire comme un fait divers, avec, au passage, un sourire attendri pour une vie nouvelle. Un esprit kafkaïen pourrait aussi y voir l'occasion de procédures sans nombre. Après tout, la Loi ne doit faire exception de personne... Dans la seconde hypothèse, on discuterait de la capacité de Marie à s'occuper de l'enfant. On reprocherait au fonctionnaire du recensement de n'avoir pas pris en compte l'état de la mère. Et il y aurait un grief contre le reproche. Les hôteliers auraient droit à une enquête de la Commission des droits de la personne pour avoir omis de prêter assistance à une personne en danger. Le père présumé écoperait peut-être d'une inculpation pour refus de pourvoir, voire pour négligence criminelle. Et sa paternité ferait vivre bien des experts... Tout le monde aurait raison. Personne aussi. Aux juges de trancher. De savoir que l'administration s'occupe de l'affaire permettrait aux rois mages comme à la population de passer calmement à l'édition suivante du Journal du Montréal, sans plus s'attarder sur cette petite chose qui vit. Et, vous savez quoi, Marie et Joseph auraient peut-être envie de fuir en Égypte avant même qu'un ange ne vienne les avertir des projets d'Hérode.
Heureusement, Kafka est mort et Noël, toujours vivant. Au Québec et plus ou moins deux mille ans plus tard, pareille naissance semble bien improbable, même en remplaçant l'âne et le boeuf par la chaufferette d'une vieille Chrysler prise dans un banc de neige un soir de tempête. Il y a le réseau de la santé, l'hygiène, l'ADN, le 9-1-1. Pour les recensements, l'État livre à domicile.
Il y a aussi la protection de la Loi si quelque chose doit faillir ailleurs. Et il y a enfin ceux qui font de cette protection une chose réelle, mais également sensible et juste. Puissions-nous demeurer longtemps de ceux-là.