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Le Journal
Volume 30 - numéro 9 - 15 mai 1998

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BEAUX MOTS DITS

Chicago, ses vents et ses enfants

Jacques R. Roy, j.c.s.

Alors que mars s'en allait bécoter avril, profitant de quelques jours de vacances, à la recherche de mots perdus, je m'envolai vers la ville des vents. Chicago parlait encore de sa récente tempête, se comparant à Montréal et à son verglas de janvier. Seulement quelques reliefs de cette poudrerie chicagolaise subsistaient encore sous forme de minuscules bancs de neige qui se chauffaient frileusement au soleil. Des jeunes arborant chandail des Bulls patinaient allègrement sur leurs roues alignées entre les gratte-ciel pendant que des bateaux sans roue tentaient d'en faire autant sur les ondes scintillantes du lac Michigan en ce dimanche après-midi de ce printemps naissant.

On raconte que plus de cent trente millions de personnes parlent le français dans plus de cinquante pays divers dans le monde. Je voulais savoir si Chicago, avec le père Marquette et Louis Joliet - premiers visages pâles à visiter la région en 1673 - , et avec le joueur de hockey Denis Savard et ses Noirs Éperviers, affichait encore des traces, laissait encore entendre des rumeurs de la langue du cardinal Richelieu.

Dans le métro de Chicago, qui se meut et se love en surface et au sous-sol depuis l'aéroport trans-mondial Hare jusqu'au cœur et aux poumons de la ville, défilent des stations au doux nom de Belmont, La Salle, Montrose, Desplaines, Racine et Rosemont. En plus de voir la publicité d'avocats offrant des divorces à 95 $ et d'autres avocats s'affichant comme candidats aux prochaines élections de juges, on aperçoit aussi dans ce métro, des avis annonçant au United Center, là où le chandail de Denis Savard a été récemment retiré et là où joue encore Michael Jordan dans son chandail de Bulls, la venue du Cirque du Soleil en juillet prochain. Parlant du métro, il devient, à certains endroits, aérien quand il « lévite » au dessus des rues sur lesquelles se pourchassent voitures et taxis, un peu comme les poursuites à bout de souffle dans le film French connection.

Rêve de l'Amérique française d'antan

Toutes sortes de réunions regroupent les francophones s'occupant de vivre à Chicago. Le mercredi soir, sur la rue Ontario, pour la onzième année de suite, se revoient les membres d'un groupe francophone sans nom, ni dirigeants, ni cotisation, ni règle, ni snobisme. Ailleurs, le dernier jeudi du mois, on échange sa carte d'affaires et son cv au Groupe Professionnel Francophone lors d'un cocktail transformé en un réseau pour les francophones de toutes professions rêvant peut-être de raviver le rêve de l'Amérique française d'antan, depuis la baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Le vendredi, c'est au café Saint-Germain ; le samedi et le troisième dimanche, c'est à La crêperie que les chicagolais francophones s'entrelacent dans leur chambre... de commerce franco-américaine.

Durant ces journées et ces soirs où je me baladais sous le regard éclaté des gratte-ciel qui virent le jour à Chicago après le feu infernal de 1871, entre une sculpture de Picasso et un mur de Chagall, toutes sortes d'activités culturelles à connotation française s'offraient ou allaient s'offrir aux manants et aux chalands de spectacles. Sans Luc Picard cependant dans le rôle titre, on présentait Tartufe de Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière. Ailleurs, sur la rue Belmont, on jouait une pièce prénommée George à partir d'un roman d'Henri Troyat : La mort saisit le vif. Deux troupes de danse, l'une de la Suisse qui allait sauter allègrement Le Palindrôme et une autre de la Belgique appelée Tandem, attiraient les mortels. Finalement, une troupe du Québec regroupant clowns, acrobates et fantaisistes formés par l'École nationale de Cirque et le Cirque du Soleil, le Cirque Éloïze parlait au gens de Chicago de rêves, d'espérance et de douce folie.

Le feu atomique à Chicago

Dans la mythologie grecque, c'est un Titan nommé Prométhée, frère d'Atlas, qui déroba jadis le feu aux dieux pour l'apporter aux hommes dans un bâton creux. Dans la réalité de ce XXe siècle, c'est à l'Université de Chicago, en 1942 qu'un nouveau Titan fit jaillir les premières flammèches du feu atomique. Une sculpture d'Henry Moore, en face du campus universitaire, commémore cette brèche dans l'Histoire de l'humanité quand un mortel réussit pour la première fois à faire éclater l'atome. C'est aussi à l'Université de Chicago qu'on découvre un scintillant trésor de la langue française. En 1957, le gouvernement français amorçait la création d'un nouveau dictionnaire nommé, le Trésor de la langue français faisant état, dans un recueil, de quelque 150 millions de mots allant des romans à la poésie, à la biologie et aux mathématique. En 1981, l'Université de Chicago, reconnaissant que ce recueil de textes français représentait une ressource importante pour les humanistes, mit sur pied avec le Centre national de la recherche de France, l'Américan and French Research on the Treasury of the French Language (ARTFL) qui est une perle, un joyau. On y retrouve des textes depuis le treizième jusqu'au vingtième siècle traitant de littérature, de philosophie, d'arts et de science. L'UQAM et l'Université d'Ottawa se sont aussi plongées dans ce Trésor de la langue française, qui est accessible par Internet.

Se battre pour deux mots

Un après-midi, je lisais le Chicago Tribune à la recherche d'activités françaises pour le soir qui allait se lever. Une chronique y parlait d'un spectacle pour toute la famille. C'était sous l'honorable présidence du ministre de la Justice de l'Illinois, lui-même un champion moyen au temps révolu de sa jeunesse. C'est ainsi que je m'en fus assister à un gala de boxe amateur où les pugilistes portent casque à la tête et ne luttent que durant trois rondes. Dans le cadre du Chicago Golden Gloves, j'eus l'occasion d'échanger, dans le métro puis au gymnase, avec un jeune boxeur de seize ans d'origine latino-américaine comme le sont plus de quinze pour cent des jeunes de Chicago. Avec des adultes et d'autres jeunes, José se retrouve chaque soir après l'école dans un gymnase à courir, à sauter, à boxer. Il n'a pas les moyens comme d'autres de s'acheter des baskets ou des casquettes à la Michael Jordan. Il veut demeurer clean et ne prendre ni ne vendre de drogue. Il se bat pour deux mots : boxeur ou docteur, c'est ce qu'il veut être dans sa vie.

Journal du Barreau - fin d'article volume 30 - numéro 9 - 15 mai 1998

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