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Le Journal
Volume 32 - numéro 12 - 1er juillet 2000

ACTUALITÉ JURIDIQUE
Un mandat bien rempli
Les grands cabinets internationaux
Chambre de la faillite et de l'insolvabilité
Un bon rendement des REER
BARREAU DE LONGUEUIL
Une première édition fort réussie
BARREAU DE MONTRÉAL
La justice a bonne mine
CHRONIQUES
AUTOROUTE DE L'INFORMATION
RECENSIONS JURIDIQUES
PROPOS DU BATONNIER
PARMI NOUS
JUSTICE ET SOCIÉTÉ
LETTRES ET OPINIONS
COLLOQUES, CONFÉRENCES, SÉMINAIRES...
Les principes de base en droit d'auteur
Comment faire un choix objectif
Les acteurs municipaux sous surveillance
CONGRÈS 2000
La Charte obtient la faveur générale
Redonner confiance dans les institutions
De la sagesse et de l'éclectisme
Au service de ses concitoyens
Un avocat avec un grand A
Hommage à un homme de conviction
Favoriser l'avancement des avocates
Quel est l'impact de la Charte canadienne des droits et libertés à l'égard de la Cour suprême, de notre système judiciaire et de notre société?
Le congrès en photos
Le nouveau bâtonnier vise l'excellence

La justice, une coquetterie de notre héritage culturel

Jacques Marquis, avocat
«La justice c'est comme la démocratie,
Elle est totale ou elle n'est pas. »1

Albert Camus avait malheureusement raison. La démocratie est un idéal exsangue, gisant inconscient sur les ruines des champs de bataille de la dernière guerre mondiale. « La Crise de l'Homme2, c'est l'autoportrait de l'homme moderne inquiet, trahi par ses propres rêves de grandeur échoués sur les récifs du désœuvrement, inféodé plus que jamais aux valeurs mercantiles prédominantes et avilissantes, imbu du culte factice de la performance. Les éclats d'obus n'ont pas que détruit les bastions ennemis, ils ont fait exploser les points de repère traditionnels de l'homme dans la quête de son destin. »

Le 30 mars 1946, l'essayiste et romancier français, d'origine algérienne et prolétaire, lance un cri d'alarme aux 688 auditeurs entassés dans l'amphithéâtre MacMillan de l'Université Columbia3. Devant ses hôtes, Camus prononce une oraison funèbre en hommage à tous ces hommes, disparus avec leurs valeurs et qui ne sont plus que des lambeaux jonchant les champs d'honneur. Il dénonce l'inutilité et la perfidie de ces luttes fratricides entre les chefs d'États, mus par l'ambition démesurée de s'affronter dans d'incessants « conflits de prérogatives et de pouvoirs »4. Il est temps de mettre un frein à la folie de ces idéologies totalitaristes nazisme, fascisme, communisme et tous ces « ismes » qui veulent dicter leurs volontés au reste de la collectivité.

Si on répète sans cesse les erreurs du passé, la barbarie refera surface à coup sûr, peut-être sous un visage nouveau, mais avec autant de cruauté. Si la loi du plus fort continue de régner en maîtresse absolue, sans opposition véritable, sans résistance significative, aussi bien se résigner à vivre dans un monde absurde, sans boussole, à la dérive.

Camus propose de rebâtir un monde meilleur fondé sur la tolérance, le dialogue, la collaboration. Un monde où les mots liberté et justice ne seront pas que des mots creux, invoqués du bout des lèvres, sans résonance ontologique. Un monde qui puisse vibrer au diapason des valeurs humanistes et des idéaux de la démocratie.

Utopie que tout cela?

Et pourtant, on voudrait y croire, comme à un appel lancinant du fond de l'inconscient. L'idéal de la justice pour tous sonne comme un doux refrain à l'oreille. Il anime les rêves d'égalité devant la loi. Il cultive l'illusion d'un traitement équitable, sans distinction de classe sociale, sans favoritisme, sans privilèges. Il rassure la collectivité contre toute entorse aux règles de droit. Il assure le règne de la paix sociale. La justice pour tous, c'est la clé de voûte de la démocratie fonctionnant à plein régime.

Dans les faits, la justice est un idéal éthique éventé de sa substance métaphysique. Il n'en reste qu'un fantasme vaporeux qui nourrit les rêves des dissidents fantaisistes, de polémistes en quête d'une cause à défendre, de pamphlétaires à la recherche d'un combat. Idem pour la démocratie. C'est un chef-d'œuvre politique, délavé de son aura majestueuse, de sa splendeur. Elle a perdu son pouvoir d'attraction, de séduction. La statue de la Liberté est le symbole d'un temps passé, d'une utopie dépassée.

La nouvelle statue érigée sur l'autel de la condition humaine, c'est la technoscience; le nouveau culte, la technolâtrie. Le mythe de Sisyphe a pris la forme du nouveau mythe de la superpuissance, la super-compétitivité, la super-performance. Les anciens ont construit et/ou détruit l'univers matériel, les modernes sont en train de créer un univers nouveau, virtuel. L'homme nouveau arrime son sort aux nouveaux gadgets électroniques. Le capitalisme nouvelle version super-consommation de la super-communication se refait un nouveau visage, une nouvelle beauté. Il draine les meilleures énergies, les canalise, les fertilise. Il attire et séduit les esprits curieux, épris de nouveautés, et les cerveaux désireux de participer activement à l'évolution d'un monde en marche.

Narcissique, le marché libre pose son regard et son empreinte « approbatur » sur tout ce qui lui ressemble. Il invente et impose ses propres canons : innovation, adaptation, changement, entrepreneurship, pro-actif... bref, tout un assortiment de mots-clés à la mode pour créer un engouement envers le nouveau dogme de l'économisme. Bon vendeur, il promet libérer l'homme des contraintes du temps et de l'espace, lui donner accès aux sources illimitées du savoir. Bref, la fibre optique a remplacé la fibre morale.

Utopie que tout cela?

La justice, un attribut de la démocratie?

On peut se demander si cette notion emballante de la justice n'a pas été galvaudée au point de n'être qu'un concept douillet pour les esprits chagrins, férus de la culture judéo-chrétienne. Mal à l'aise dans le contexte techno-mercantile de la société moderne, l'idéal démocratique de la justice pour tous apparaît comme une coquetterie de notre héritage culturel. Comme une fleur à la boutonnière. Artificielle. Sans iris, sans pétales, sans chlorophylle. Sans éclat, sans fraîcheur, sans verdeur.

Olivier Todd, Albert Camus, Une vie, 1996, Gallimar et Todd, p. 463. Extrait d'un discours prononcé par Albert Camus le 31 janvier 1949 alors qu'il était fait Commandeur de l'Ordre de la Libération d'Espagne.

Titre de l'allocution prononcée le 30 mars 1946 à New York, dont le texte a été reproduit par la Nouvelle Revue Française, 1996, vol. 516, p. 8 à 29.

Olivier Todd, voir note 1, p. 403.

Discours du 30 mars 1946, voir note 2, p. 28.

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