Tout au long d'un échange de plus de 90 minutes, à quelques jours de son anniversaire de naissance en juillet dernier, l'honorable Antonio Lamer est demeuré animé, serein, résolu et tout à fait allumé. Il n'avait plus le feu sacré pour continuer son métier de juge après 31 ans, dont 20 ans à la Cour suprême, a-t-il avoué, mais il n'a aucunement perdu son feu sacré pour le droit. Il parlera de la nécessité pour un avocat ou un juge de bien maîtriser les mots pour exprimer sa pensée. Il confiera aussi au cours de cet entretien ses réflexions qui lui reviennent du temps de son enfance, du collège et du temps où il était avocat, puis juge durant plus de 30 ans.
De son enfance, qu'il compare avec celle de ses petits-enfants, il dira que depuis ce temps-là beaucoup de choses ont changé. Mais on recommence à redécouvrir certaines valeurs d'antan, comme la générosité au lieu du cynisme, la loyauté et la continuité dans les rapports entre femmes et hommes au lieu d'une complète liberté sexuelle et l'égoïsme à tout venant. Sans se prononcer à ce sujet, il constate que beaucoup de jeunes parlent de virginité avant de s'engager dans une relation qu'ils veulent remplie de sens. Il ajoute que de plus en plus de jeunes retournent à une certaine forme de pratique religieuse alors que jadis les Églises étaient tellement présentes dans la vie et la politique de la société que les gens en ont fait une réaction forte, un peu comme des personnes ayant mangé et mangé trop de tomates. Il estime que le balancier a oscillé d'un pôle à un autre et qu'actuellement, on en arrive à un certain équilibre nouveau et à plus d'entraide et de solidarité.
Durant 10 ans, au temps de la Deuxième Guerre mondiale, il étudie au collège Saint-Laurent, près de Montréal, et occupe le poste de gardien de buts lors des joutes de hockey. Il y fait deux années de préparation à son cours classique de huit ans avec des confrères comme Marc Lalonde, Jean-Pierre Goyer et Jean Beetz, qu'il allait retrouver plus tard à la Cour suprême. Durant la Guerre 1939-46, précise-t-il (car c'est en 1946 seulement que la Guerre du Pacifique a pris fin), il se souvient de privations et de rationnement dans le sucre et le beurre et le bacon. Il se souvient aussi de l'après-guerre, soit la guerre froide, vraiment froide. Cela l'amène à entrer dans une unité de réserve militaire, dans l'artillerie. Il est d'ailleurs colonel honoraire d'un régiment d'artillerie.
Dans la famille de son père, il y avait 11 enfants; dans celle de sa mère, qui était d'origine mi-irlandaise, il y avait 18 enfants. Lui est fils unique. À la maison, on parlait et le français et l'anglais. Déjà, quand il pratiquera comme avocat criminaliste, alors associé nominal de son père, cette connaissance des deux langues l'aidera. C'est fort difficile de procéder à un contre-interrogatoire serré quand on doit passer par une tierce personne pour lancer ses questions. Il est possible d'être avocat ou juge au Canada sans être bilingue mais c'est un avantage marqué de pouvoir maîtriser les deux langues officielles, ajoute-t-il.
Il enseigne à l'Université de Montréal, à la Faculté de droit, où il avait étudié avec Robert Bourassa et Micheline Corbeil, qui allait devenir juge à la Chambre criminelle de la Cour du Québec à Montréal et rend un jugement fort remarqué dans une affaire d'importation massive de drogues en condamnant sévèrement les agissements des policiers de la Sûreté du Québec.
Très jeune, à 35 ans, on lui offre un poste du juge à la Cour supérieure de Montréal, qu'il vient bien près de refuser faute de moyens financiers. On lui avait représenté que sa nomination serait publiée en même temps que celle de deux autres avocats dont l'un plaidait un dossier important en Cour supérieure. La nomination tardait et Me Lamer refusait des clients parce qu'il savait ne pouvoir mener leur cause à terme en raison de sa nomination, qui devait venir. Il en vint à dire au ministre qu'il n'avait pas les moyens de devenir juge et qu'il lui fallait continuer d'être avocat. C'est alors que la cause de l'avocat qui plaidait un dossier important se termina et la nomination arriva alors qu'il avait 36 ans. C'était le plus jeune juge au Canada.
Dès sa nomination comme juge à la Cour supérieure, il s'attelle à une tâche herculéenne. À Montréal, un seul juge, parfois aidé d'un collègue, présidait tous les dossiers avec jury. Les délais s'étendaient sur des années avant que la cause ne soit appelée. Souvent, après trois ou quatre ans d'attente, on faisait une nouvelle option pour quitter le procès devant jury et choisir d'être entendu par un juge d'une cour provinciale. Ainsi, des accusés demeuraient cinq et six ans dans la rue alors qu'ils auraient dû ne point s'y trouver. Quand il quitta ses fonctions pour accéder à la Commission de la réforme du droit il n'y avait plus qu'une cinquantaine de causes en attente aux assises de Montréal, dont une vingtaine dans lesquelles l'accusé était introuvable ou décédé. Encore maintenant, il n'est pas peu fier d'avoir réussi à mener à bon port cette mission de couper dans les longs et interminables délais des procès criminels devant jury à Montréal.
Le rôle du juge a bien changé depuis sa nomination en 1969 quand on parlait du juge comme d'un sphinx ou d'un moine. Maintenant, le juge intervient davantage dans le procès pour s'assurer que les vrais questions à débattre sont mises en discussion. Il ne faut pas intervenir à temps et à outrance comme ce juge qui avait posé à lui seul plus de questions que les deux avocats de la défense et de la Couronne réunis. La Cour suprême avait ordonné un nouveau procès.
C'est à la Commission de réforme du droit qu'il a le plus appris, déclare-t-il, avec conviction. Il y a siégé sept ans durant comme vice-président puis comme président. Il y avait à cette commission des penseurs, des sociologues, des théologiens et on y parlait de vie et d'avortement et de mort et de droit et de preuve avec des experts venant d'ici et des pays étrangers. On y a même rédigé un code de la preuve qui n'a pas été retenu par le législateur. Avant de quitter la Commission pour siéger à la Cour d'appel du Québec, il avait créé une unité spéciale sur les nouvelles techniques de reproduction de la vie, présidée par le professeur Jean-Louis Baudouin.
Peu de temps après son arrivée à la Cour d'appel du Québec, il s'envole vers la Cour suprême. On y parle bientôt alors de rapatriement de la constitution, de formule d'amendement. Des débats vifs animent les gens de la politique et du droit. On parle très peu de la charte des droits (Charte canadienne des droits et libertés) que ce rapatriement de la constitution va comporter si un jour une formule d'amendement est trouvée. Le juge Lamer confie alors à son ex-confrère du collège Saint-Laurent, son collègue Jean Beetz à la Cour suprême, du peu de débat soulevé par cette nouvelle Charte, à l'exception de quelques professeurs d'université. Il lui fait part de son étonnement car cette charte va changer l'environnement de la société canadienne. Il estime aujourd'hui que le débat qui s'active depuis deux ou trois ans sur la Charte aurait dû avoir lieu au temps où il échangeait avec son collègue Beetz, quand la Charte n'était qu'un projet de société dans une constitution à rapatrier.
Quand on lui dit que sous sa direction à la Cour suprême, où il a été juge en chef 10 ans jusqu'au 6 janvier 2000, le Canada est passé, à cause de juges qui ont fait preuve d'activisme judiciaire, d'une démocratie parlementaire à une démocratie parlementaire constitutionnelle, il manifeste un virulent désaccord. Il accepte qu'on parle et qu'on débatte de ce sujet avec abondance. Il aurait souhaité que le débat eût lieu au début des années 1980. Il déclare sans ambages que c'est le législateur qui a voulu ce passage vers une démocratie parlementaire constitutionnelle en édictant la charte, et notamment l'article 52 qui fait une obligation aux juges de déclarer inconstitutionnelle une loi qui ne répond pas aux principes de la charte. Il rappelle cependant qu'il peut arriver qu'une loi s'écarte d'un principe émis par la charte mais il faut en plus, avant de déclarer cette loi inconstitutionnelle, vérifier avec l'article 1 de la charte si cet écart est ou non acceptable dans notre société libre et démocratique.
Quand on lui parle de cette nouvelle expression d'un certain dialogue nécessaire entre le gouvernement et le système judiciaire, notamment quant à une décision de la Cour suprême invalidant une loi puis à une nouvelle loi du Parlement à la suite de cette décision judiciaire comme dans l'affaire Mills, il avoue ne pas comprendre de quoi cette expression en retourne. Il sait que certaines personnes en ont parlé depuis quelque temps mais il estime qu'il est inévitable qu'on parle de confrontation en certains moments entre le judiciaire et le gouvernement plutôt que de dialogue. Car c'est le devoir fondamental du judiciaire de déclarer contraire à la constitution certaines lois en raison de l'obligation que lui a imposé le gouvernement en votant l'article 52 de la Charte canadienne.