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Le Journal
Volume 32 - numéro 16 - 1er octobre 2000

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Les cabinets étrangers sont absents dans bien des coins du monde

Les avocats à l'étranger

Éric Dufresne, avocat

Les cabinets internationaux, toutes nationalités confondues, disposent aujourd'hui de plus de 800 bureaux étrangers sur la planète, répartis dans plus de 120 villes. C'est dire à quel point leurs opérations à l'étranger se sont développées ces dernières années. Pourtant, dans bien des coins du monde les cabinets étrangers sont quasi absents.

Les États-Unis et le Canada sont les pays qui ont entre eux les échanges commerciaux les plus importants au monde... mais les cabinets américains sont physiquement peu présents au Canada, et vice-versa. Il n'y a que quatre cabinets américains et un cabinet anglais1 qui ont des bureaux à Toronto. Et leurs opérations sont loin d'y être importantes2. Seuls deux autres cabinets américains ont une présence au Canada, l'un à Vancouver et l'autre ­ Coudert Brothers ­ à Montréal3.

Diverses raisons expliquent ce peu d'engouement pour le Canada. Tout d'abord, le marché juridique canadien est un marché dit « mature », fort compétitif, dans lequel évoluent un nombre important de grands cabinets couvrant l'ensemble du secteur des affaires4, notamment les niches convoitées comme la privatisation, le financement de projets et les fusions et acquisitions. « Et à moins de s'associer à un cabinet local, comme Coudert l'a fait avec McDougall Caron, il est presque impossible pour un cabinet étranger de s'implanter avec succès au Canada », de dire Me Raymond Crevier, associé-directeur du cabinet Ogilvy Renault.

Par ailleurs, « les grands cabinets d'avocats américains, surtout new-yorkais, n'ont pas besoin d'être physiquement présents au Canada pour rafler des clients canadiens, qui font directement appel à leurs services pour leurs grands projets internationaux ou leur financement, souvent sans même nous consulter », ajoute Me Gérard Coulombe, du cabinet Desjardins Ducharme Stein Monast.

Aussi, le marché juridique canadien serait un marché relativement petit. Il n'intéresserait pas en conséquence les cabinets américains. Mais plusieurs grands cabinets américains ont des bureaux dans des pays dont les marchés juridiques sont beaucoup plus petits que ceux du Canada, comme la Hongrie ou la Pologne. À cet égard, « ce qu'il faut comprendre, c'est que le marché canadien est relativement petit pour les efforts que les étrangers devraient fournir pour y devenir concurrentiels, surtout que les avocats canadiens sont à la fine pointe de leur pratique, contrairement à ceux d'autres pays, notamment asiatiques ou de l'Europe de l'Est », explique Me Jean Olier Caron, de Coudert Frères. À preuve, l'Australie, qui possède également un marché juridique mature et bien desservi par plusieurs grands cabinets (certains de 600 à 900 avocats), n'accueille que sept cabinets étrangers5.

Les « petits » marchés européens

La Hollande est confrontée à une concurrence des cabinets étrangers qui ressemble à celle vécue au Canada et en Australie, cinq grands cabinets anglais, un américain et un français y sont installés. Ce pays compte, lui aussi, plusieurs grands cabinets locaux sophistiqués.

Mais là s'arrêtent les similitudes avec le Canada et les États-Unis, puisque le bassin des grands cabinets est plus restreint. Sans compter que la concurrence locale est moins forte. Par contre, plusieurs grands cabinets hollandais possèdent un bon réseau de bureaux à l'étranger qui desservent bien leurs clients outre-frontières. En outre, plusieurs cabinets étrangers entendent s'y implanter prochainement, ce qui n'est pas sans préoccuper les grands cabinets néerlandais. Au point où certains viennent de se fusionner afin de contrer cette nouvelle concurrence6.

Il y a bien peu de cabinets étrangers en Suisse ­ cinq américains et un hollandais ­, même si les investissements directs étrangers y sont abondants. Selon certains juristes helvètes, le marché juridique suisse serait un « petit » marché. Il comporte peu de gros clients et peu de grandes transactions s'y réalisent. En outre, les clients internationaux font déjà affaires avec des cabinets locaux et n'ont pas besoin de leurs cabinets nationaux pour les représenter. D'autre part, les frais de démarrage d'un bureau d'avocats en Suisse sont forts élevés.

De plus, le fait que le marché suisse soit fragmenté en petits cantons fournit une autre raison expliquant le désintérêt des étrangers, qui devraient peut-être ouvrir des bureaux dans plusieurs des cantons pour rejoindre une portion significative des principaux clients corporatifs. Un exercice extrêmement onéreux. Cela dit, la grande majorité des cabinets suisses d'importance se sont déjà vus offrir de se fusionner ou de s'allier à des grands cabinets étrangers. Cet intérêt pourrait s'amplifier lorsque les cabinets internationaux auront fini de s'implanter dans les gros marchés européens comme l'Allemagne ou la France7.

Il en va de même pour l'Autriche, qui possède une économie de la taille de celle de la Suisse et accueille actuellement quatre bureaux étrangers. Si, en général, les cabinets internationaux ne sont guère intéressés à l'Autriche, certains préparent leur entrée en tentant de s'associer à des cabinets locaux8. Nombre d'avocats locaux s'en inquiètent, puisque le marché juridique autrichien pourrait, comme les autres marchés de l'Union Européenne (UE), perdre une partie de son caractère unique9. Or, c'est le caractère unique de chaque droit national qui protège, jusqu'à un certain point, les avocats locaux de la concurrence étrangère.

Les cabinets scandinaves appréhendaient aussi l'entrée massive de joueurs étrangers sur leur territoire, mais l'invasion n'a pas eu lieu. Seuls quelques cabinets internationaux se sont implantés en Scandinavie : cinq en Suède, trois au Danemark, un en Finlande, mais aucun en Norvè-ge. Les Scandinaves n'éprouvent plus guère aujourd'hui d'anxiété face à cette perspective. Ils pensent que leurs marchés sont trop petits pour intéresser les étrangers.

D'autres pays européens accueillent quelques cabinets internationaux : le Portugal et la Turquie en comptent trois, la Grèce quatre, la Lituanie deux10. Ce sont là des petits marchés juridiques, peu attirants pour les juristes étrangers.

Ailleurs dans le monde

L'Inde n'accueille pour sa part que quatre bureaux étrangers. Les restrictions sévères imposées aux avocats étrangers les décourageraient de s'y aventurer.

L'Amérique latine accueille pour sa part bien peu de bureaux étrangers, 13 dans sept pays différents, dont quatre en Argentine et trois au Mexique. Seul le cabinet américain Baker & McKenzie y est encore vraiment présent, avec neuf bureaux desservant six pays. Plusieurs cabinets internationaux qui s'y étaient établis dans les années 1980 et 1990 ont plié bagages depuis, la rentabilité n'étant pas au rendez-vous. Néanmoins, plusieurs cabinets espagnols s'intéressent à l'Amérique latine. Certains viennent ou sont sur le point de s'y établir, et la plupart ont conclu des alliances avec des cabinets locaux11.

L'Afrique est le continent qui attire le moins les cabinets internationaux. Les pays africains dans l'ensemble n'accueillent que six bureaux étrangers.

Reste l'Asie du Sud-Est, et là encore les opérations des cabinets étrangers sont relativement limitées. En effet, même si certains pays asiatiques possèdent de gros marchés (Japon, Corée), leur gouvernement limite très fortement les activités des juristes étrangers. Mais, croit-on, la libéralisation des marchés financiers asiatiques et l'accroissement des besoins juridiques de leurs entreprises devraient à moyen terme forcer les autorités publiques de ces pays à libéraliser les marchés juridiques. Seuls les grands cabinets étrangers possèdent l'expertise pour satisfaire les besoins de services juridiques de pointe, tels les fusions, les acquisitions, les grandes transactions inter-nationales... La mondialisation n'augure donc rien de bon pour les cabinets asiatiques qui devraient connaître bientôt la concurrence étrangère12.

Baker & McKenzie, Cameron Mc Kenna, Shearman & Sterling, Skadden Arps, et Sullivan & Cromwell

« Coudert enters Canada », International Financial Law Review (IFLR), septembre 1997, pp. 4-5.

« Coudert, premier cabinet d'avocats multinational à Montréal », Les Affaires, 18 avril 1998.

« Canadian firms prepare for foreign invasion », IFLR janvier 1998, pp. 33-34.

« Australian firms steadfast in face of consolidation », IFLR, janvier 2000, pp. 41-44.

« Dutch firms plan strategy to meet global rivals », IFLR, juillet 1999, pp. 43-45.

« Switzerland's quiet evolution », IFLR, novembre 1999, pp. 33-35.

« International firms turn on Austria », IFLR, avril 1999, pp. 55-57.

« Austrian clients drive modernization », IFLR, mai 1998, pp. 41-43.

0 Selon nos estimés.

1 « Optimism fuels Spanish Growth into Latin America », IFLR mars 2000, pp. 38-40.

2 « Foreign firms seek lifeline through Thai partners », IFLR, mai 1999, pp. 31-36; « Japanese reforms fail to appease foreign law firms », IFLR, novembre 1998, pp. 37-39; « WTO will force Korea to open up legal services », IFLR, novembre 1998, pp. 55-56.

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