NDLR Cette allocution du bâtonnier Denis Jacques a été présenté, le 26 janvier dernier, au Centre national des Arts à Ottawa, devant les membres de l'Association des civilistes.

Chacun de nous se souviendra probablement pour toujours de ce qu'il ou qu'elle faisait à minuit le premier janvier 2000. Nous avions tous prévu que cette date passerait nécessairement à l'Histoire.
Pourtant, c'est d'une bien curieuse façon que ce moment est devenu historique. Contrairement à la majorité des dates citées dans nos livres d'histoire, le 1er janvier 2000 a fait sa marque non pas à cause d'un événement particulier qui aurait choisi par hasard de se réaliser ce jour là, mais plutôt grâce à une vision disons mathématique de notre calendrier qui a transformé ce jour, somme toute bien ordinaire, en rien de moins qu'une « charnière du temps. »
Changement de millénaire, début d'un siècle nouveau, l'an 2000 a imposé une réflexion obligée où le passé, le présent et les perspectives du futur sont à l'ordre du jour afin d'élaborer un plan d'action pour préparer l'avenir.
Le Barreau du Québec a promptement répondu à cet appel à la réflexion. Déjà, en juin 1994, le Barreau confiait au Comité sur l'avenir de la profession le mandat « de déterminer les tendances dans l'évolution de la pratique du droit à court, moyen et long termes, de fixer des objectifs à atteindre d'ici l'an 2000 et d'identifier les gestes qui devront être posés afin d'atteindre ces objectifs ».
En juin 1996, le Conseil général du Barreau adoptait, à l'unanimité, le rapport de ce comité. Intitulé La pratique du droit au Québec et l'avenir de la profession, ce rapport dont vous avez probablement entendu parler, a constitué le point de départ d'une réflexion qui se poursuit mais surtout il a provoqué de nombreux virages dans lesquels le Barreau du Québec a eu la sagesse de s'engager.
À Atlanta au mois d'août dernier, à l'occasion du National Conference of Bar Presidents, réunissant les présidents de nombreux barreaux à travers l'Amérique du Nord dans le cadre du congrès du Barreau américain, j'ai notamment assisté à un atelier sur les stratégies de développements de nouveaux marchés.
L'objectif de cet atelier était de trouver des moyens et d'identifier des outils pour permettre aux avocats et aux avocates de « créer le futur plutôt que de le regarder passer ». Le conférencier, un avocat de la Floride, a alors présenté le Rapport du Barreau du Québec sur l'avenir de la profession comme étant la voie à retenir pour l'avenir de la profession. Vous imaginez ma surprise, mais surtout ma fierté de voir ce rapport, notre rapport, duquel nous nous inspirons depuis maintenant plus de trois ans, être présenté comme un scénario d'avant-garde, une voie d'avenir.
C'est sur cette voie d'avenir que le Barreau du Québec s'est engagé en élaborant ses orientations triennales 1997-2000 et en se fixant notamment comme objectifs de favoriser l'émergence d'une nouvelle culture de l'adaptation de la profession, d'accroître l'accessibilité à la justice et de contribuer à améliorer la confiance du public à l'égard du système de justice.
Dans ce cadre, la responsabilité de notre ordre professionnel est double. En effet, le Barreau doit s'assurer de la plus grande cohésion possible entre les besoins d'une société en mutation et les actions de ses membres, tout en offrant également une orientation éclairée sur l'évolution de chacun.
Mais qu'en est-il des fameux défis du XXIe siècle? Qu'ont-ils de si particuliers? De quelle façon devons-nous les aborder?
Avant de se projeter vers l'avenir, il est bon de se rappeler que ce n'est pas la première fois que les membres de notre profession s'interrogent sur les conditions de pratique de « l'avocat moderne ». Une simple lecture de nombreux textes écrits à divers moments de l'Histoire démontre que sans aucun doute la modernité n'est jamais acquise et qu'il faut sans cesse agir pour ne pas qu'elle nous échappe.
En 1941, l'avocat Jean-Paul Verschelden, dans un texte fort intéressant sur les « conditions actuelles de la profession d'avocat » écrivait :
« Les conditions actuelles de la pratique sont devenues si difficiles qu'elles ont modifié le caractère même de l'avocat. En l'obligeant à une lutte quotidienne pour le succès, elles l'ont exposé à la double tentation de rechercher en dehors du droit certaines compensations, ou de considérer sa profession comme une entreprise financière.
Malgré son penchant pour la politique et les affaires, il s'est quand même rendu compte que le culte de la compétence et du travail était indispensable à son succès. Il a réagi en négligeant la culture et les idées générales pour la spécialisation légale.
Et pourtant, il n'est plus ni l'avocat complet d'autrefois, ni peut-être l'homme universel répondant à tous les besoins intellectuels de son temps. Il besogne assidûment, sans loisirs ni sérénité confiante. Ce qu'il est resté, ce qui lui conserve son caractère ancien et lui assure un rôle à la fois magnifique et indispensable, c'est d'avoir gardé jalousement les traditions de son Ordre et d'être demeuré le défenseur du droit, le médiateur du plaideur, le collaborateur de la justice.
Va-t-il désespérer de l'avenir ? Évidemment non. Il est peut-être de tous ses concitoyens, celui qui peut rendre les plus grand services et qui est le mieux armé pour se créer à lui-même des débouchés nouveaux. »
Il est étonnant de constater que ces propos tenus pourtant il y a près de 60 ans sont toujours d'actualité. Encore aujourd'hui, il nous appartient d'être à l'avant-garde.
Comme le souligne le français Laurent Marlière dans son livre Le marketing du cabinet d'avocat :
« Le changement est une option constante et permanente, elle appelle en réaction non pas la peur mais l'organisation et la planification. Le changement même s'il est déstabilisant, dit Marlière, ne doit pas forcément engendrer un réflexe négatif, au contraire, il doit être le levier du progrès. »
Dans un mémoire du Barreau de Québec sur les conditions de la profession et les moyens d'amélioration, daté du 8 janvier 1943, maîtres Antoine Rivard, Willis Morin, Lucien Lortie et Jean Lesage soulignaient la nécessité pour l'avocat d'évoluer et de s'adapter aux nouvelles réalités de la société. La dernière phrase de ce rapport se lit comme suit : « ou ils (les avocats) apprendront le mécanisme du rouleau compresseur qu'on appelle le progrès, et ils seront en mesure de le diriger, ou ils seront écrasés par lui dans sa course irrésistible. »
Si, en 1943, le progrès était déjà engagé dans une « course irrésistible » celui des années 2000 voyage à la vitesse de la lumière. À ce compte là, on ne parle plus simplement de rouleau compresseur.
Dans un recueil publié par l'Ordre des avocats vaudois en 1998, au moment de son centenaire et à l'occasion d'une réflexion à propos de notre profession dans un monde qui change, nos confrères suisses François Chaudet et Oliver Rodendi posent un regard éclairé sur deux siècles de progrès et celui qui commence. Ils constatent que le monde actuel assiste à la lente érosion de l'autonomie de l'être humain au profit de la machine, l'outil-jouet de l'écran selon leur expression. Le bras de fer entre la machine et l'homme, tourne à l'avantage de la première la machine et c'est le second l'homme qui doit se conformer à elle. En effet, si nous ne sommes pas vigilants, si nous n'agissons pas, la promesse de libération qui accompagne les nouvelles technologies peut facilement se transformer en esclavage.
En ce début de millénaire, plus que jamais notre profession est touchée par une variété de facteurs qui nous posent des défis d'envergure. Dans un monde en plein bouleversement où la société est éminemment sensible au moindre soubresaut politique, économique ou social, la globalisation des marchés, les nouvelles technologies, les nouveaux modes de communication ultra rapides, l'accroissement de la réglementation gouvernementale, la complexité accrue des lois et des règlements, les nouveaux besoins de la clientèle et les pressions de plus en plus fortes sur le plan concurrentiel imposent à notre profession non pas de réagir mais d'agir, afin de tirer profit des mutations actuelles plutôt que de simplement les subir. D'autant plus qu'à notre époque, ces transformations ne se réalisent pas uniquement en profondeur mais se caractérisent par la rapidité avec laquelle elles s'installent parfois sans crier gare.
Jamais sans doute depuis la création de notre Barreau en 1849, les avocates et les avocats ne se sont trouvés en face d'autant de changements et de défis.
Le Barreau du Québec joue un rôle de premier plan pour favoriser l'adaptation de ses membres. Au cours des dernières années, nous avons notamment élaboré et favorisé l'accès aux outils nécessaires à cette adaptation en matière, par exemple, de nouvelles technologies. Avec la nouvelle structure du Réseau des bibliothèques de droit, le site Internet du Barreau, l'accès gratuit aux lois et règlements de même qu'au Recueil électronique de jurisprudence du Barreau et avec aussi des cours de formation en informatique accessibles à travers la province, notre ordre professionnel poursuit la voie du virage technologique. Celle-ci permet d'accroître la compétence des avocates et des avocats tout en leur offrant une arme efficace pour faire face à la compétition toujours croissante.
Ce virage technologique doit être résolument pris par tous et toutes. Comme l'a si justement souligné le bâtonnier André Gauthier dans l'avant-propos du Rapport sur l'avenir de la profession « ... c'est quotidiennement que les avocats et avocates du Québec décident de leur avenir, et (...) la somme de chacune de ces décisions représente aussi notre décision collective. »
Mais le défi du XXIe siècle n'est pas seulement celui de la « machine » et des technologies. Dans ce monde qui change, le Barreau doit plus que jamais exercer son rôle d'institution essentielle à la protection des valeurs d'une société libre et démocratique. À ce titre, notre ordre professionnel intervient régulièrement et veille à assurer la primauté du droit, à maintenir la séparation des pouvoirs, à promouvoir l'égalité de tous devant la loi et à protéger l'équilibre souvent précaire entre les droits du citoyen et les pouvoirs de l'état.
C'est dans ce cadre que le Barreau du Québec travaille ardemment pour concevoir et mettre en place des solutions durables et efficaces pour répondre aux graves problèmes d'accessibilité à la justice. C'est pourquoi, l'assurance protection juridique, la réforme du Code de procédure civile et la création du nouvel organisme Éducaloi sont inscrits à l'ordre du jour de nos priorités.
Également, le Barreau du Québec doit veiller à assurer le juste mais difficile équilibre entre le rôle de ses membres comme auxiliaire de l'administration de la justice et les aspirations légitimes des avocates et des avocats à réussir dans un secteur concurrentiel au sein d'une économie en pleine transformation.
À cet égard, notre mandat de protection du public nous oblige de continuer, en s'adaptant aux nouvelles réalités, d'assurer la discipline de la profession, le respect de la déontologie et la vérification de la compétence tant de nos membres que des personnes qui veulent joindre nos rangs.
Le Barreau du Québec est parfaitement conscient de l'importance de ne pas simplement se laisser porter par le progrès. Nous devons poursuivre notre réflexion en profondeur et continuer, avec votre collaboration, d'agir pour actualiser notre profession et demeurer à l'avant-garde.