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Volume 32 - numéro 4 - 1er mars 2000

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Un ministre des Droits de la personne dans une junte militaire!

Eugène Nindorera en visite à Montréal

André Giroux

Burundi, un des pays les plus pauvres de la planète. Le premier président élu démocratiquement, en 1993, a été renversé quelques mois plus tard par l'armée avec la conséquence que la guerre civile éclate, causant la mort de quelque 200 000 personnes. Dans ce contexte, les droits de l'homme ne sont pas une priorité. Pourtant, Eugène Nindorera est aujourd'hui ministre des Droits de la personne de ce pays. De passage à Montréal il y a quelques semaines, le Journal du Barreau l'a rencontré.

Le ministre Eugène Nindorera
Le ministre Eugène Nindorera

Ministre des Droits de la personne dans un gouvernement instauré par l'armée, quel paradoxe! Et ça ne semble pas une duperie. La faction de l'armée qui a pris le pouvoir en 1993 a elle-même été renversée en 1996 par une faction de l'armée plus modérée. Est alors arrivé à la présidence du pays, Pierre Buyoya, celui-là même qui avait dirigé les préparatifs qui ont mené aux élections de 1993. Il a fait appel au fondateur de la Ligue burundaise des droits de l'homme, qui deviendra ministre des Droits de la personne en août 1997. Depuis juin 1998, la moitié du conseil des ministres et le vice-président proviennent du Front pour la démocratie au Burundi (majoritairement hutu), parti qui avait remporté les élections de 1993.

Hutus et Tutsis, qui ont tant fait parler d'eux au Rwanda, sont maintenant représentés à égalité au gouvernement burundais.

« Il est très difficile de parler de coup d'État comme on en parle dans d'autres pays, estime le ministre Eugène Nindorera. Ce qu'il faut tenter de voir, c'est comment faire en sorte qu'il n'y ait plus de coup d'État. »

Vers la paix?

Le mandat du ministre des Droits de la personne au Burundi est d'appuyer les ministres de la Défense, de l'Intérieur et de la Justice. « Mon rôle consiste à épauler ces ministres, à les aider à corriger les entorses aux droits de l'homme et à les éduquer face à ces droits. »

Le défi est colossal, le ministre ne cache pas le mal du pays, ni ses propres contradictions. « L'un des grands problèmes actuellement, reconnaît-il, concerne les arrestations arbitraires, les détentions préventives et les tortures. Encore aujourd'hui, 77 % des détenus sont en détention préventive. C'est énorme! »

Ne se fait-il pas alors complice d'actes d'un gouvernement dont il est membre? C'est ce que lui reproche Christine Ruhaza, présidente du comité Femmes et processus de paix du Burundi. Elle fait confiance au ministre mais pas au gouvernement : « Le ministre Nindorera, c'est la bonne personne au mauvais endroit », affirme-t-elle.

Charles Mugiraneza, chargé de projet à l'organisme non gouvernemental québécois l'Alternatives, un réseau d'action et de communication pour le développement international, a organisé la venue à Montréal du ministre et d'autres personnalités burundaises. Il a tendance à faire confiance au ministre. « Le président actuel a organisé le coup d'État de 1987. Eugène Ninderora lui a tenu tête pendant dix ans. »

Maintenant membre du gouvernement, l'ancien président de la Ligue des droits de la personne du Burundi continue à sillonner le pays pour former des comités de défense des droits de la personne. Il insiste auprès de son gouvernement pour faciliter le travail de surveillance des ONG.

L'embargo : un outil injustifiable, mais efficace

Lorsque le président actuel a pris le pouvoir avec l'aide de l'armée, en 1996, les pays voisins ont imposé un embargo qui ne fut levé qu'en janvier 1999. L'objectif de l'embargo : imposer la paix.

« Le ministre des Droits de la personne que je suis est parfois amené à minimiser certaines accusations contre le gouvernement tout en sachant qu'elles sont fondées, affirme le ministre Nindorera. J'avais encore moins de scrupules à agir de la sorte pendant la période de l'embargo. Je sentais que les accusations étaient portées afin que l'embargo soit maintenu. C'est inacceptable! Si on considère que les droits économiques et sociaux sont aussi importants que les droits civils et politiques, décréter un embargo constitue une violation des droits humains. »

Pourtant, reconnaît le ministre, l'embargo décrété contre le Burundi a accéléré le processus de paix. « L'embargo a aidé à faire accepter le principe des négociations. C'est déjà beaucoup, mais à quel prix? L'embargo pénalise la population la plus pauvre. Si l'idée était de pénaliser des gens du gouvernement comme moi, je répondrai crûment que j'avais les moyens d'acheter ce que je voulais. »

Sans embargo, le processus de paix aurait-il été instauré? « Il aurait été beaucoup plus long et beaucoup plus difficile à faire accepter. Plus c'est long, plus les arguments doivent être solides. Ce qui exige une grande volonté. Sans embargo, on n'y serait peut-être pas parvenu, je ne sais pas. »

Rendre la justice au péril de sa vie?

L'un des grands enjeux actuels concerne la justice, affirme le ministre, qui fut aussi avocat. « Parmi les défis majeurs, on compte la lutte contre l'impunité, une justice impartiale et efficiente, ainsi que les bonnes relations entre l'administration, les forces de l'ordre et la population. »

Là aussi, les contradictions pullulent. « J'ai parfois accusé certains magistrats de manquer de courage, affirme le ministre. Certains m'ont répondu : " Tu es au gouvernement, tu me demandes de rendre certaines décisions pour coffrer des gens. Or, vous, au gouvernement, vous savez que des gens n'ont pas les mains propres et ils sont encore dans les instances du gouvernement. Vous êtes pourtant avec eux. Si vous n'avez pas le courage de prendre des mesures contre ces personnes, pourquoi nous demandez-vous de prendre cette responsabilité. " Et ils ont raison! »

Après 200 000 morts en six ans, les gens crédibles aux mains propres semblent rares. « Compte tenu de la situation actuelle du pays, affirme le ministre des Droits de la personne, négocier avec des gens qui violent les droits humains est un passage obligé. Nous insistons pour que les gens renoncent aux armes et optent pour la négociation. Lorsque nous parvenons à les convaincre, il faut bien leur faire une place. Cela fait partie des contradictions, mais il faut l'accepter si on veut accéder à une véritable démocratie qui refusera de négocier avec les personnes qui contreviennent aux droits humains. »

Refuser l'impunité, c'est accepter de dénoncer

Les responsables d'assassinats doivent être condamnés. Pour qu'ils le soient, ils doivent être dénoncés. Mais les témoins qui parlent risquent leur vie, d'où la tendance au silence. « Le meilleur enquêteur au monde ne parviendra à rien si les gens refusent de témoigner, affirme Eugène Nindorera. Or, les citoyens sont lourdement armés. Ce n'est pas le fusil qui tue le plus au Burundi, c'est la machette. Or la machette est un outil de production. »

Plus difficile encore est de témoigner contre des gens de la même ethnie que la sienne. « Si l'on veut défendre les droits de la personne, il faut défendre les droits de toutes les personnes, peu importe leur ethnie. Cela signifie que le témoin d'un assassinat ne doit pas se demander si l'agresseur est un Hutu ou un Tutsie avant de le dénoncer. C'est malheureusement trop souvent le cas. Ce faisant, le citoyen ne défend plus les droits de l'homme mais une ethnie au dépens d'une autre. »

Des avocats étrangers à la rescousse

Des avocats étrangers, notamment ceux d'avocats sans frontières, ont aidé des avocats burundais. Leur rôle aura été très important, estime Eugène Nindorera. « Leur présence a permis de briser un blocage important. Les avocats burundais refusaient de prendre le risque de défendre certains détenus. Majoritairement Tutsies, ils craignaient d'être associés au camp adverse s'ils défendaient des Hutus. Les conséquences pouvaient être importantes. Ils risquaient d'y laisser leur vie. La présence d'avocats étrangers a permis de casser ce mur. Le fait qu'ils prenaient l'avant-scène a aidé. Leur présence a aussi forcé les magistrats à rendre des jugements plus étoffés. Dans le système de justice burundais, très peu de gens sont défendus par des avocats. On en compte qu'une quarantaine dans tout le pays, le double d'il y a deux ou trois ans. L'idée est maintenant acceptée qu'un avocat ne défend pas nécessairement l'idéologie de son client. Ce débat est maintenant terminé. Voilà une belle illustration d'un soutien international utile. »

En dépit de nombreux obstacles, affirme Pierre Beaudet, directeur d'Alternatives, le gouvernement de Pierre Buyoya s'est engagé résolument dans le processus de paix. « L'issue de la bataille, qui recouvre plusieurs dimensions complexes, est cependant loin d'être décidée. Des conflits qui peuvent paraître inextricables finissent par se résoudre. L'Afrique du Sud en est un exemple. »

La spécialiste de la région pour le Human Rights Watch (États-Unis), Mme Allison DesForges, est plus inquiète. Elle connaît bien le Rwanda pour y avoir séjourné et écrit un volumineux rapport de 900 paages. « Il n'est pas exclu que se produise au Burundi un génocide semblable à celui du Rwanda, craint-elle. Le gouvernement actuel est composé de forces agressives et de forces pacifistes. Une perte de pouvoir des pacifistes provoquerait une accentuation de la violence. »

La situation au Burundi

Sur un territoire équivalant à 2 % du territoire québécois vivent près de 6,5 millions de Burundais. Quelque 85 % de cette population est Hutu et 14 % Tutsi. Le Front pour la démocratie au Burundi (FRODEBU) représente les premiers, l'Union pour le progrès national (UPRONA) représente les seconds.

Sur 174 pays, le Burundi vient au 170e rang pour les conditions de vie de sa population. Situé sur la côte est africaine, il a pour frontière le Rwanda et la Tanzanie. L'espérance de vie est de 42 ans, le taux d'analphabétisme est de 55 % et le PIB est de 630 $ par habitant par année.

Des conflits qui font mal

La guerre civile a provoqué des ravages dans l'économie. Le niveau de production de l'agriculture vivrière a diminué de près de 60 % entre 1994 et 1996. Dans les villes, l'emploi a diminué de moitié, en bonne partie à cause de la perte des marchés extérieurs. Plus de 100 000 personnes vivent encore sous la tente dans des camps de réfugiés internes et 185 000 réfugiés se retrouvent principalement en Tanzanie et au Congo.

À cause de la politique, de l'argent ou du vote ethnique?

« Le problème burundais est foncièrement un problème politique qui a pris de telles proportions ethniques que c'en est devenu un problème ethnique, estime Eugène Nindorera. Aujourd'hui des Hutus meurent uniquement parce qu'ils sont Hutus, des Tutsis meurent uniquement parce qu'ils sont Tutsis. Il n'existe pas d'antagonismes profonds entre les deux. L'antagonisme, c'est la gestion du pouvoir. »

Le terrain d'entente se trouvera-t-il à Arusha, cette ville de Tanzanie où se déroulent depuis juin 1998 des négociations pour recouvrer la paix au Burundi? Outre une réforme du système judiciaire et de sa gestion pour lutter contre l'impunité, trois autres enjeux ont été identifiés:

- réformes permettant à la population d'élire ses dirigeants tout en préservant la minorité contre les risques d'une domination revancharde et discriminatoire;

« Certaines personnes proposent de créer un système électoral où toutes les ethnies seraient représentées, observe Eugène Nindorera. On peut le faire, mais cela peut être dangereux. Si l'élection se fait sur une base ethnique, le nouvel élu ne doit pas être perçu comme un représentant de son ethnie. Ce serait la catastrophe. Il doit représenter toute la population. »

- la réforme des forces armées, garantissant l'intégration graduelle d'un contingent des forces rebelles dans l'armée;

« Si on intègre les gens de la rébellion à l'armée, craint le ministre des Droits de la personne, on risque d'avoir deux armées. Des militaires ne méritent pas d'être dans l'armée. Ils tuent des innocents, des femmes et des enfants. Qu'on les congédie. Ce n'est pas en y ajoutant des rebelles qui tuent aussi des innocents que l'on résoudra le problème. On aura au contraire créé une crise à grande échelle. »

- un plan de redressement de l'économie et de relance du développement.

« Faudrait pas attendre que le sang coule encore davantage avant de parler du problème de régionalisme, avertit Eugène Nindorera. Il y a une mauvaise gestion. Certaines régions ne disposent d'aucune route et les infrastructures scolaires sont très déficientes. Les ressources sont mal réparties entre les régions. Dans les plus pauvres, Hutus et Tutsis sont solidaires dans le malheur. »

La plupart des études statistiques démontre un partage de la misère à peu près équitable entre Hutus et Tutsis, constate Pierre Beaudet. Selon l'UNICEF, le secteur rural compte 92 % de la population et contribue pour 56 % du PIB, mais ne reçoit que 16 % des investissements fixes et 3 % des dépenses courantes de l'État. Une fois le problème ethnique résolu, il ne faudrait pas se retrouver avec un conflit entre régions. (A.G.)

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