En février dernier, dans le cadre du programme de conférenciers de la Faculté de droit de l'Université de Sherbrooke, le doyen Jean-Guy Bergeron invitait le bâtonnier Denis Jacques à s'adresser aux étudiants. À ces derniers, avides de connaître les secrets de la réussite professionnelle au XXIe siècle, le bâtonnier recommandait fortement de définir eux-mêmes leur propre carrière juridique. Car, dit-il, « ceux et celles qui ont choisi d'exercer la profession d'avocates et d'avocats en ce début de millénaire démontrent un certain goût pour l'aventure. Et cette expédition demande une préparation dans laquelle les mots créativité, imagination et innovation sont synonymes de réussite. »
Dans un monde en plein bouleversement, l'avocat ne peut plus se contenter d'être à la remorque des événements. Il doit agir plutôt que réagir, de dire en substance le bâtonnier Denis Jacques aux étudiants de l'Université de Sherbrooke |
Si autrefois, disait le bâtonnier, la rigueur, le talent et les connaissances pouvaient suffire, les avocates et les avocats d'aujourd'hui doivent plus que jamais développer des aptitudes et un savoir-faire qui vont au-delà des connaissances juridiques. Aussi, « le sens des affaires, la maîtrise des nouvelles technologies, la connaissance des techniques de conciliation et de médiation ne sont que quelques exemples des outils qui permettront au juriste du XXIe siècle de prendre sa place et de conquérir des nouveaux champs d'action ». Et le juriste à la conquête de nouveaux champs d'action, c'est précisément « celui qui ne se contente plus des places acquises mais qui agit afin d'occuper les places à prendre en ayant d'abord et avant tout à l'esprit les besoins du client qu'il a comme mission de servir. »
Joindre les rangs de la profession d'avocat aujourd'hui demande une réflexion particulière et, de rappeler le bâtonnier Jacques aux étudiants, le Barreau du Québec a promptement répondu à l'appel à la réflexion lancé pour l'an 2000. Déjà en juin 1994, il confiait à un comité le mandat de déterminer les tendances dans l'évolution de la pratique du droit à court, moyen et long termes, et de fixer des objectifs à atteindre pour l'an 2000.
On se souvient qu'en juin 1996, le Conseil général du Barreau adoptait à l'unanimité le rapport de ce comité intitulé La pratique du droit au Québec et l'avenir de la profession, qui favorisait notamment le scénario Singapour « misant sur l'adaptation et le changement, l'importance du virage technologique et de comprendre et d'apprivoiser les environnements dans lesquels évolue l'industrie des services juridiques. »
Cette vision moderniste du Barreau a fait beaucoup de chemin puisque, de souligner le bâtonnier avec fierté, « à Atlanta au mois d'août dernier, à l'occasion du National Conference of Bar Presidents réunissant les présidents de nombreux barreaux à travers l'Amérique du Nord dans le cadre du Congrès du Barreau américain, un avocat de la Floride a alors présenté le Rapport du Barreau du Québec sur l'avenir de la profession comme étant la voie à retenir pour l'avenir de la profession. Vous imaginez ma surprise, mais surtout ma fierté de voir ce rapport, qui nous inspire depuis maintenant plus de trois ans, être présenté comme un scénario d'avant-garde, une voie d'avenir. »
Et il indiqua aux étudiants qu'en élaborant ses orientations triennales 1997-2000, le Barreau s'est fixé l'objectif tripartite « de favoriser l'émergence d'une nouvelle culture de l'adaptation de la profession, d'accroître l'accessibilité à la justice et de contribuer à améliorer la confiance du public à l'égard du système de justice ». Car le Barreau doit s'assurer de la plus grande cohésion possible entre les besoins d'une société en mutation et les actions de ses membres, tout en offrant également une orientation éclairée sur l'évolution de chacun .
L'avocat ne peut plus se contenter d'être à la remorque des événements car, de souligner le bâtonnier « dans un monde en plein bouleversement où la société est éminemment sensible au moindre soubresaut politique, économique ou social, la globalisation des marchés, les nouvelles technologies, les nouveaux modes de communication ultra-rapides, l'accroissement de la réglementation gouvernementale, la complexité accrue des lois et des règlements, les nouveaux besoins de la clientèle et les pressions de plus en plus fortes sur le plan concurrentiel nous imposent non pas de réagir mais d'agir afin de tirer profit des mutations actuelles plutôt que de simplement les subir. »
Ce sont là des défis jamais expérimentés depuis sa création en 1849, mais le Barreau y veille. « Au cours des dernières années, nous avons notamment élaboré et favorisé l'accès aux outils nécessaires à cette adaptation en matière, par exemple, de nouvelles technologies. Avec la nouvelle structure du Réseau des bibliothèques de droit, le site Internet du Barreau, l'accès gratuit aux lois et règlements de même qu'au Recueil électronique de jurisprudence du Barreau (REJB) et avec aussi des cours de formation en informatique accessibles à travers la province, notre ordre professionnel poursuit la voie du virage technologique. » Cette voie permet de surcroît d'accroître la compétence des membres tout en leur offrant une arme efficace pour faire face à la concurrence toujours croissante.
Mais le défi du XXIe siè-cle « n'est pas seulement celui de la machine et des technologies ». Le Barreau « veille plus que jamais à exercer son rôle d'institution essentielle à la protection des valeurs d'une société libre et démocratique, à assurer la primauté du droit, à maintenir la séparation des pouvoirs, à promouvoir l'égalité de tous devant la loi et à protéger l'équilibre souvent précaire entre les droits du citoyen et les pouvoirs de l'État », de rappeler le bâtonnier aux étudiants. Dans cette optique, le Barreau s'est fait un ardent défenseur de l'accessibilité à la justice. C'est pourquoi, « l'Assurance protection juridique, la réforme du Code de procédure civile et la création du nouvel organisme Éducaloi sont à l'ordre du jour de nos priorités depuis un bon moment. »
En ce qui a trait au difficile équilibre entre le rôle de ses membres comme auxiliaire de l'administration de la justice et leurs aspirations professionnelles légitimes, le Barreau doit continuer de s'acquitter de son mandat premier, à savoir la protection publique. C'est pourquoi, de dire le bâtonnier, « il se doit d'assurer la discipline de la profession, le respect de la déontologie et la vérification de la compétence, tant de ses membres que des personnes qui veulent joindre ses rangs. »
Pour éviter de se laisser emporter par le courant, il faut « actualiser la profession et demeurer à l'avant-garde. Alors quand je parlais de goût pour l'aventure, d'expédition... vous avouerez avec moi que je n'avais pas tout à fait tort. Les mots étaient justes, pensés et réfléchis! »
Sans dresser une liste des champs d'action qui s'offrent, le bâtonnier a quand même rappelé certaines réalités pouvant en inspirer plus d'un dans sa conquête de champs de pratique nouveaux. « Vieillissement de la population, mondialisation des marchés, libéralisation réglementaire du commerce, explosion technologique, déjudiciarisation, désengagement de l'État, internationalisation des rapports humains et financiers, voilà quelques exemples de ce qui peut vous guider dans l'élaboration des paramètres de ce à quoi ressemblera votre carrière de juriste. Pensons à la médiation; vous devrez prendre le terrain et ne pas le laisser filer aux autres professionnels. »
Mais le vrai succès commence par un examen de soi-même car, a insisté le bâtonnier, « il ne peut être atteint que si, d'abord et avant tout, vous savez tenir compte de vos goûts et êtes en mesure de bien définir vos intérêts. C'est la passion, le plaisir et la satisfaction que vous aurez à exercer la profession d'avocates et d'avocats qui vous permettra d'évoluer avec celle-ci. Les efforts, vous vous en doutez bien, ne prennent pas fin au moment de mettre le point final au dernier examen de l'École du Barreau... Ils ne font que commencer ! »