C'est en mars que commençait la nouvelle année chez les Romains, nous enseignait le père Francis Fréhel, professeur des histoires au collège dit classique. Il nous initiait à l'histoire antique, à celle du Moyen-âge, à la moderne et à la post-moderne, qu'on appelait alors contemporaine. Traçant dans le vide de l'infini avec sa baguette, qu'il appelait affectueusement Jacqueline, un gigantesque sept, il nous confiait que dans ce calendrier romain septembre était le septième mois et décembre le dixième. Le cinquième mois s'appelait quintilis mais Jules César avait décidé de le baptiser juillet en son honneur. Puis l'empereur Auguste ne voulant point être en reste avec Jules avait changé le mois suivant de sextilis, le sixième mois, en août ou en August comme disent les Anglais.
Le bon père Fréhel nous parlait aussi du calendrier de Grégoire qui devait remplacer celui de Jules César. Il nous racontait que le bon pape Grégoire XIII, constatant tout le temps perdu avant lui, supprima dix jours et décréta que le lendemain du 4 octobre 1582 allait être le 15 octobre 1582. Jules César avait mal calculé son temps même s'il avait institué l'année de 365 jours au lieu de 355 et intercalé un jour supplémentaire entre le 24 et le 25 février tous les quatre ans.
Notre année à mes frères et moi, contrairement aux Romains, commençait le Premier janvier avec une carte du jour de l'an écrite en groupe à l'école et offerte individuellement à l'ensemble de nos parents au petit matin du premier de l'An. Il me souvient de cette année-là où l'hiver n'en finissait plus de s'allonger et de continuer à nous souffler dans le dos quand nous marchions vers l'école, mes frères et moi, contre vents et tempêtes. J'en étais à ma deuxième année d'école. La maîtresse, Amanda Papineau, décida que c'en était assez et qu'il fallait en finir avec l'hiver. Un matin plus que frileux de la fin février, elle nous réunit dans la salle de récréation des grandes et, juchée sur la scène, elle ordonna une séance à nous qui la contemplions depuis le plancher de terrazzo.
En ce temps-là, tout n'était pas mixte. Mais quand on allait à l'école des sœurs des Saints-cœurs de Jésus et de Marie pour les trois premières années, c'était mixte avec des garçons et des filles comme dans la vraie vie sauf chez nous car nous étions six
garçons et pas de fille. Quand il nous arrivait de monter en quatrième, nous disions adieu aux sœurs et aux filles et nous devenions académi-ciens non mixtes. L'Académie Saint-Jean-Eudes nous accueillait avec ses frères et ses classes de garçons sans fille aucune pour notre certain déplaisir, parfois.
Notre maîtresse nous fit comprendre que si nous ne pouvions point pousser sur l'hiver pour le mettre dehors, au moins nous pouvions tirer sur le printemps pour lui voir les joues et le sourire. Elle distribua tout de go les rôles de sa pièce du printemps à chacun et chacune. Certains seraient des Jours et d'autres des Mois. Elle me commanda d'être novembre, le mois des morts. Je protestai frileusement alléguant que ma mère fêtait ma fête en mai. Rien n'y fit. Mai ce serait Micheline, la fille de l'électricien, qui allait s'occuper de l'éclairage de la pièce intitulée Des jours et des mois pour le printemps. En ces années-là, il se faisait plus de garçons que de filles si bien que les filles étaient moins nombreuses que les garçons dans notre deuxième année. Cependant, la maîtresse Amanda décida que le talent n'attendait point le nombre des appelés et nomma sept filles Mois et cinq filles Jours. Nous les garçons héritions de deux jours maigres et de cinq mois de misère. Il faut dire en toute justice que la pluie et le vent qui allaient nous tomber dessus seraient joués par les frères Boisvert qui reprenaient pour la deuxième année leur deuxième. Pour maintenir l'équilibre fragile cependant, le soleil et les étoiles et la lune allaient être confiés à des filles. Quant au chœur de chant caché derrière les fougères, ce serait tous les garçons restant car n'y avait plus de filles disponibles.
Chaque midi, les petits acteurs que nous étions, mangions sur le théâtre derrière le rideau vert de la scène dans la grande salle de récréation des grandes. Certaines grandes venaient nous parler et l'une d'elle qui s'appelait Françoise et qui était blonde comme le blé en août, jouait de sa main douce dans mes cheveux bouclés. Je faisais comme si ça ne me dérangeait pas, comme si je n'aimais pas ça bien que ça me dérangeait tant j'aimais ça. Jusqu'à ce que la sœur supérieure sonne de sa cloche à une heure, nous soufflions, effeuillons et rayonnions en nous « exerçant et nous pratiquant » pour notre séance du printemps. Ma mère m'avait fait un costume de novembre. Un peu genre Géant vert qu'on trouvait sur les boîtes de conserve de maïs, de blé d'Inde comme on disait. Sauf que de vert je n'en avais pas, c'était plutôt jaune et rouge avec une tête brune comme la terre labourée à l'automne. J'étais drapé comme le géant vert d'une couverture sur laquelle ma mère et moi avions collé des bouts de papiers symbolisant des feuilles de chêne et de peuplier et d'érable à l'automne. J'étais un peu Géant-vert petit Saint-Jean-Baptiste à la Gaston. En effet, l'été précédent, j'avais vu le petit Gaston Pépin qui venait chiper des tomates dans le jardin de ma mère défiler sur le boulevard des Prairies en Saint-Jean-Baptiste, portant fièrement un drapé de mouton avec un vrai mouton qui bêlait et bêlait au point que Gaston avait terminé sa procession sans mouton.
À la mi-carême, vers le 21 mars, les Jours et les Mois étions prêts à nous montrer lors d'une séance devant parents, frères et sœurs et curé. Nous, les Mois, étions regroupés par saison. Pour chaque saison, les Jours venaient gambader ou glisser ou chanter en rendant hommage aux Mois contenus dans cette saison. Le père de Mai, de Micheline, se coupa dans ses fils d'électricien si bien qu'il faisait noir comme chez le loup en mai et qu'il faisait du soleil à plein en novembre. J'étais ébloui sous le feu des lampes de l'électricien et j'en oubliai les quelques mots de mon rôle. La maîtresse Amanda, assise à la droite du curé me souffla « En novembre, vient la fin de l'automne et en somme, c'en est fini des pommes ». Je bafouillai des mots et murmurai des sons que même l'auteure de mes jours et de mon costume ne réussit point à déchiffrer. Puis je me couchai de tout mon court dans ma couverture de Géant vert sur le sol dans les feuilles pendant que le chœur des garçons chantaient depuis la forêt des fougères à gorge éplorée une chanson du mois des morts Dies irae, dies illa. C'est alors que les grands de l'Académie Saint-Jean-Eudes dans le fond de la salle se mirent à tue tête à reprendre Dies irae, dies illa sur l'air de la chanson La vie en rose, d'Edith Piaf, au grand dam du curé qui se leva, s'en alla. Mais la maîtresse Amanda se leva aussi et ramena le curé, qui dut se rasseoir sur son fauteuil surélevé de curé. La belle Nicole apparut déguisée en mois de décembre. La mousse à barbe de son père et ses oncles neigea abondamment sur ses beaux cheveux noirs. Le chœur non-mixte des garçons, depuis leur repaire des fougères, chanta Petit papa Noël. Puis, de là-haut, le rideau tomba sur la neige et sur Nicole, qui en fut quitte pour une grande peur par cette tombée de rideau sur elle.
Encore maintenant, je pense que c'est le mois de mai quand ma mère fêtait ma fête qui est le plus beau. Encore maintenant, je pense que novembre c'est le mois des longs violons avec leur sanglots longs. Maintenant encore, j'aurais bien aimé que la maîtresse Amanda Papineau, au lieu de me transformer en mois de novembre lors de la séance en deuxième année chez les sœurs des Saints-cœurs, fasse de moi un Mai. Mais après toutes ces saisons d'hiver, je sais que c'est février et non novembre qui est le plus long des mois et j'ai pardonné à mademoiselle Amanda.