Un confrère pratiquant en droit de la famille racontait dernièrement qu'après s'être vu retirer un mandat par un client de longue date, il a voulu connaître les motifs ayant poussé ce dernier à agir ainsi. « C'est parce que vous n'étiez pas disponible lorsque j'ai tenté de vous joindre le 25 décembre », de répondre le client. Un peu surpris, l'avocat a tenté d'expliquer au client que la fête de Noël existait également pour les avocats, ajoutant que, de toute manière, rien n'aurait pu être réglé ce jour-là, même s'il l'avait voulu. L'ex-client rétorque que sa nouvelle avocate lui avait mentionné qu'il était « inacceptable pour un avocat pratiquant en droit de la famille de ne pas être disponible le jour de Noël pour ses clients » !
Est-ce de la saine compétition ou une manœuvre déloyale?
Certains diront que la pratique étant ce qu'elle est, tous les moyens sont bons pour recruter de la clientèle, que le confrère en question n'avait qu'à se procurer un télé-avertisseur ou encore à prendre ses messages régulièrement. Qu'en est-il? Une chose est sûre: la chasse féroce aux clients demeure un phénomène relativement nouveau dans la profession. Un tel épisode ne se serait sûrement pas produit au sein de la communauté juridique il y a une cinquantaine d'années.
Qu'est-ce que la bonne confrérie? Pour certains, il semble bien que ce soit un concept de plus en plus abstrait, malheureusement. Certains confrères semblent croire en effet que la bonne confrérie se limite à ne pas contester une demande de remise ou à éviter d'inscrire une cause par défaut de plaider de façon intempestive. Pourtant, ceux-ci n'hésitent pas à formuler des critiques à peine voilées sur certains choix professionnels ou services rendus par un confrère, même ouvertement devant leurs clients.
L'on constate, d'une part, que de nombreux avocats hésitent à dénoncer un acte déontologiquement inacceptable et, d'autre part, que pour certains tous les procédés sont bons pour subtiliser un client ou pour déprécier un confrère. La résultante est constante: tout le monde y perd. L'image des avocats auprès du public se ternit davantage et les clients se retrouvent bien souvent à assumer les frais des mêmes services plusieurs fois, tels l'étude de dossier, la duplication de la correspondance, la reformulation de procédures, etc.
L'ampleur de la situation est telle que, avec la valse des consentements à substitution de procureurs, compléter un débat judiciaire avec un seul avocat semble relever maintenant de l'exception. Bien sûr, il y a le fait que les clients sont de plus en plus exigeants et informés et qu'ils négocient davantage les honoraires professionnels. Mais ce sont les avocats qui demeurent en grande partie responsables des substitutions de procureurs.
De simples remarques anodines sur le dossier d'un client, sans en avoir pris connaissance au préalable, peuvent être fatales au lien de confiance unissant un client à son procureur.
Manifester sa « surprise » ou un « doute » au client au sujet d'un confrère, face à une procédure entreprise par ce dernier ou à une entente intervenue, sans avoir analysé l'ensemble des circonstances propres au dossier, brise presque instantanément la relation de confiance qui régnait entre eux, parfois sans raison valable. Chacun sait que, dans la profession, l'expertise des uns surpasse celle des autres, les choix professionnels diffèrent et les stratégies abondent.
Agir en bon confrère serait sûrement de conseiller à un client de se référer à son avocat pour obtenir de lui des informations ou explications sur un service ou une situation, et non pas, sans étude préalable de son dossier, de se prononcer sur ces questions. En cas d'insatisfaction ressortant de ce processus, libre au client de s'adresser à un autre procureur. Mais il doit savoir que des frais supplémentaires sont manifestement à prévoir...
Il faut éviter les petites expressions du genre « c'est une drôle de convention que Me Untel vous a fait signée là » ou « comment se fait-il que vous vous soyez retrouvé à payer une pension alimentaire à madame? », sans avoir fait l'étude du dossier. Ces comportements sèment un doute, brise le lien de confiance. La plupart de ces clients déposeront même une plainte au Bureau du syndic en alléguant que leur nouveau procureur leur a relevé des « irrégularités » dans leur dossier. Des irrégularités souvent inexistantes, sans compter que le dossier n'est habituellement pas plus avancé quelques mois après la substitution de procureurs.
Autre phénomène relativement nouveau: de nombreux avocats tentent de faire intervenir le Bureau du syndic dans leur relation avec un confrère. En effet, des quelque 4 500 appels d'information reçus l'année dernière, environ le quart avait pour seul but de tenter de faire arbitrer de simples « querelles d'avocats ». On ne parle pas ici des plaintes formelles et sérieuses concernant un comportement dérogatoire d'un confrère. On parle de tentatives en vue d'utiliser le concours du Bureau du syndic pour « stimuler » une négociation ou, pire, à titre de pure revanche personnelle.
Face à ces conflits, le Bureau du syndic n'interviendra pas. Soyez-en donc avisés! D'abord, parce que tant que le public n'est pas affecté, ce n'est pas le rôle du Bureau du syndic. Ensuite, parce qu'il est présumé que les professionnels du droit sont des adultes capables de résoudre leurs propres conflits...
Est-il utopique de vouloir une confrérie empreinte de civilité, au sein de laquelle les membres se respectent et pratiquent consciencieusement ces vieilles valeurs presque oubliées: honnêteté, dignité, modération...