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Le Journal
Volume 33 - numéro 4 - 1er mars 2001

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Enfance Boréale

Enfance Boréale

Me René Binet, avocat en droit de la jeunesse

Le film L'erreur boréale a permis d'étaler au grand jour les aberrations d'un système d'exploitation de la forêt québécoise. De la négation du problème en passant par la controverse, les experts et les spécialistes ont finalement admis l'existence d'une situation inquiétante. Ils se sont aperçus que la sécurité et le développement de nos forêts étaient réellement compromis.

Comment ne pas faire un rapprochement avec le sort réservé aux jeunes en difficulté? Nous sommes en présence d'un débat entourant l'efficacité du système de la protection de la jeunesse. Négation du problème, controverse.

D'une part, la Commission des droits de la personne et de la jeunesse dénonce la situation en la qualifiant de très préoccupante (liste d'attente importante et chronique, essoufflement du personnel, erreurs, décisions judiciaires non respectées, abus de pouvoir, etc); d'autre part, on nous demande de garder notre calme et que malgré les dérapages, il semble que la situation ne soit pas catastrophique.

Est-il nécessaire de préciser qu'il est question de jeunes et de familles en difficulté, en attente d'aide? Pour ces individus au prise avec le problème c'est le chaos, la catastrophe. La situation se situe très souvent dans un contexte de très grande pauvreté, de désoeuvrement, de détresse et de stress.

Quelque chose sonne faux et nous indispose dans ce débat. Il est difficile d'amener les individus à sortir d'eux-mêmes et de leurs champs d'intérêts, à se dégager de leurs obligations quotidiennes et à réfléchir sur ce problème, à mettre des visages d'enfants sur cette réalité. Il est impossible de mettre tous ces jeunes en difficulté dans une salle d'attente et faire venir les médias pour que l'on puisse les regarder dans les yeux et saisir l'urgence de la situation malheureuse.

Je suis sur le terrain depuis dix ans, en contact direct avec ces jeunes, leurs familles et les intervenants de première ligne. J'observe que l'univers de ces jeunes est l'objet de ratés, de désenchantement. Le système de la protection de la jeunesse compromet-elle la sécurité et le développement d'un bon nombre d'entre eux?

Sur l'univers du jeune en difficulté règne un système de la protection de la jeunesse, un système fermé, fonctionnant à huit clos dans lequel plane une certaine loi du silence qui se retourne parfois contre ces jeunes (ex. centre Boisjoli). Il domine l'univers de ces jeunes, un État dans un État.

Pour opérer, ce système dispose de plus de 600 millions, plus d'un demi milliard par année. Après un processus de tamisage, cet organisme a pour mission de s'occuper d'une dizaine de milliers de cas. Pour le moment, je suis conscient qu'on ne livre pas toute la marchandise, opinion partagée par un grand nombre d'intervenants.

Comme l'aide destinée au tiers monde, on s'interroge sur le pourcentage des sommes qui atteint l'objectif, à savoir d'aider des personnes en difficulté. Les sommes investies sont-elles suffisantes? Doit-on revoir l'organigramme et l'efficacité de ce système? Doit-on choisir entre la sécurité et le développement d'un système et la sécurité et le développement d'un jeune?

Une forêt est plus facile à observer. On peut la survoler, constater son état, faire le décompte, faire des projections. C'est plus difficile lorsqu'il s'agit d'un jeune parmi d'autres jeunes, d'une famille parmi d'autre familles, d'un système parmi d'autres systèmes, le tout camouflé par une immense et mystérieuse toile de silence; comment signaler, alerter, dénoncer?

Le problème est de savoir qui se cache derrière qui et pourquoi. On peut comprendre qu'un arbre puisse cacher la forêt, il s'agit de prendre un peu de distance pour avoir une vue d'ensemble. Faire l'inventaire d'une forêt recouverte de brume est plus difficile.

La forêt québécoise a eu la chance qu'un groupe d'artistes s'intéresse à son sort. Les arbres pourront se développer, prendre racine dans un environnement sain et formeront d'immenses forêts solides. Certain jeunes n'auront pas cette chance. Écologie sociale - écologie environnementale.

Pour ma part, je demeure persuadé que l'expertise québécoise a fait ses preuves. Je prends pour exemple certains programmes mis de l'avant en vertu de la Loi sur les jeunes contrevenants, des équipes dynamiques qui font des miracles. Mais il faut être conscient que les programmes en matière de délinquance ne visent pas dans l'ensemble la même clientèle et les mêmes objectifs que ceux destinés à la Loi de la protection de la jeunesse. Il faut permettre à cette expertise de se matérialiser et de s'actualiser. En attendant, en attendant quoi justement? Pendant ce temps les experts, les spécialistes et les savants discutent toujours.

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