Jacques, le nom est fictif, avait de la difficulté à supporter le stress de son travail d'avocat. Un jour, un ami lui a dit: « Vient jouer, ça va te détendre ». Il a gagné 3 000 $ et a ressenti un plaisir intense. C'est ainsi qu'il est entré dans le jeu. Chaque fois qu'il perdait, une voix lui répétait inlassablement: « Tu vas te refaire ». Son REER y est passé. Et la BMW. Sa performance au travail est tombée à zéro et le climat familial est devenu invivable. Jacques se souvient de ce qui a été le plus difficile pour lui: admettre qu'il avait un problème de jeu compulsif et prendre le téléphone pour demander de l'aide.
« Le jeu compulsif est la persistance du désir d'aller jouer. J'ai connu un joueur qui jouait tous les midis, mais jamais les fins de semaine. Les joueurs compulsifs ont la croyance qu'ils peuvent se refaire, peu importe le montant de leurs pertes. Cela crée des perturbations dans leur vie personnelle, familiale et professionnelle », dit Rosaire Fortin, psychologue de Québec spécialisé dans le jeu pathologique. Il précise que 95 % des problèmes de jeu sont reliés aux videopoker.
Parmi les dépendances, le jeu compulsif a les plus importantes conséquences financières. Un alcoolique qui a 200 $ en dépensera 50 $ pour boire et s'arrêtera. Le joueur compulsif qui a 1 000 $ en poche ira les jouer en totalité et s'arrêtera seulement quand ses poches seront vides.
Le joueur se dit qu'en jouant longtemps sur une même machine il finira par gagner. Certains utilisent des calculs complexes ou des systèmes de jeu qu'ils veulent croire infaillibles. D'autres ont des superstitions. Ils ne réalisent pas que le videopoker, les courses ou le casino sont des jeux de hasard et non d'habileté.
Les joueurs compulsifs ont un quotient intellectuel élevé. Car pour continuer à se procurer l'argent dont ils ont besoin pour jouer, il faut qu'ils soient de fins manipulateurs. Quand ils n'ont plus un sous en poche et que leurs cartes de crédit sont pleines, ils font le tour de leurs amis et de la famille. Toutes les raisons sont bonnes pour leur demander de l'argent: des réparations à l'automobile, un problème avec la banque... C'est ainsi que le joueur cache son véritable jeu. Lorsque ses proches comprennent ce qui se passe, ils s'éloignent de lui.
On remarque aussi un changement des valeurs chez les joueurs. Des actes qu'ils jugeaient auparavant malhonnêtes deviennent permis aux fins de se procurer de l'argent. Un avocat joueur peut être tenté de s'approprier des sommes dans son compte en fidéicommis.
On sait peu de choses sur la cause du jeu compulsif. Mais une des hypothèses est que le joueur est à la recherche de plaisir. Il vit de la peine ou des difficultés de couple ou professionnelles. Aller jouer est une façon de faire baisser son niveau de stress.
Si vous vous reconnaissez dans le profil du joueur compulsif, vous pouvez contacter le Programme d'aide aux membres du Barreau du Québec (PAMBA). « Chez les avocats qui contactent PAMBA, le dénominateur commun est le désespoir », dit Me Guy Quesnel, le gestionnaire du programme. La détresse et le stress sont terribles. Le joueur est arrivé à une étape où il ne dort plus, il est devenu agressif dans ses paroles. Ou au travail la performance est tombée à zéro. Il se sent très seul avec ses difficultés. Mais sa solitude prend fin dès qu'il fait une demande d'aide. »
Le gestionnaire du programme PAMBA peut alors le mettre en contact avec un parmi la trentaine de groupes de Gamblers anonymes dans la province de Québec. Le joueur obtient dans ces groupes du support de joueurs qui ont cessé de jouer. « Les avocats sont mal à l'aise de se présenter à la première rencontre de Gamblers anonymes, c'est pourquoi je les y accompagne », explique Guy Quesnel. Il met aussi l'avocat en contact avec un psychologue. Pendant un certain temps, le coût du traitement est assumé par PAMBA. Me Quesnel suit le cours du traitement et réfère le membre à d'autres ressources si nécessaire.
Au début du traitement, le psychologue évalue avec le joueur le montant qu'il a perdu. « Très souvent le joueur minimise ses pertes et on peut multiplier par trois son évaluation. On fait son historique de jeu. On part de la naissance. Quand est-ce qu'il a commencé à gager? Ensuite, on évalue avec le joueur le réseau social avec lequel il a joué et son état de dépression », explique Rosaire Fortin.
Pendant le traitement, le psychologue demande au joueur de se couper de ses ressources financières. Par exemple, son salaire est déposé dans un compte dont l'accès est réservé à sa conjointe. Il annule ses cartes de débit et de crédit.
Une des clefs du succès du traitement est de remplacer la dépendance au jeu par une activité qui procure au joueur autant sinon plus de plaisir. Par exemple, le golf. Rosaire Fortin se souvient avoir déjà réglé un problème de jeu compulsif en quatre rencontres.
Le joueur compulsif a souvent besoin d'une psychothérapie pour travailler sur sa personnalité ou pour savoir d'où lui vient son impulsion du jeu. Après avoir menti à sa femme pendant des années, il peut avoir besoin de refaire une image positive de lui-même. Avec le support de son psychologue, il voudra peut-être aussi repenser ses valeurs et refaire ses relations avec sa famille.
Il arrive que le joueur ait besoin de travailler sur la perte de standing social entraînée par ses déboires financiers. Quand il était au casino, il était traité comme un VIP.
Des médicaments peuvent être nécessaires pour traiter la dépression reliée au jeu compulsif.
Si certains parviennent rapidement à laisser définitivement le jeu, d'autres font une ou plusieurs rechutes. Ce n'est pas étonnant. Il n'est pas toujours possible du premier coup de résister aux voix intérieures qui lui répètent « va jouer ».
« Il est important que les avocats aux prises avec le jeu compulsif sachent qu'ils peuvent avoir de l'espoir. Il n'y a pas de situation qui ne peuvent pas être travaillées, si l'avocat est prêt à s'y investir. Même pour quelqu'un qui a touché le fond du baril, il y a moyen de s'en sortir », dit Rosaire Fortin.
Le Programme d'aide aux membres du Barreau du Québec est un service pour les avocats et avocates qui éprouvent des difficultés personnelles et professionnelles (toxicomanie, syndrome d'épuisement professionnel, stress, jeu compulsif et autres problèmes de santé mentale). Vous pouvez joindre le gestionnaire du PAMBA, Me Guy Quesnel, au (514) 286-0831 ou au 1-800-74-PAMBA. Le service est gratuit et confidentiel.