La neige, alourdie par la controverse suscitée par un enseignant de français du troisième secondaire de l'École Saint-Luc de Montréal, aura fondu quelques jours avant l'arrivée du printemps. La controverse rapportée par la plupart des médias avait été suscitée par Le bloc de ciment, un conte d'André Lemelin qui, pour le moins dire, ne fait pas dans la dentelle. En voici d'ailleurs un extrait, pour ne pas dire l'extrait, puisqu'il s'agit de celui qui a été le plus souvent rapporté par les médias et, comme la plupart des gens qui l'ont commenté, je n'ai pas lu le conte en entier! Donc, l'extrait se lit ainsi: « A suppose vaguement que son mac, qui lui a baissé son pantalon, est en train d'l'enculer avec une bouteille en criant que c'est lui le boss, pis que tout' ceux qui essayent de l'baiser, ostie de câlisse, y vont payer pour! »
Dans sa chronique dominicale publiée dans le quotidien La Presse du 18 mars dernier, qu'il consacrait à ce sujet, Stanley Péan faisait remarquer que les contes urbains d'André Lemelin ne font que décrire la réalité quotidienne; « il suffit de marcher dans le Centre-Sud de Montréal pour le vérifier », dit-il. Mais, tout ce que fait Lemelin dans Le bloc de ciment, paraît-il, c'est « d'écorcher certaines oreilles sensibles ». Plus loin, citant Kafka avec approbation, il affirme que « les œuvres littéraires ne sont pas des manuels de savoir-vivre ou de savoir-écrire ». Bref, selon lui, la seule et unique question que l'on doive se poser à la suite de cette controverse est la suivante: faut-il réinstaurer un nouvel index?
La question posée par Stanley Péan peut-elle être aussi simple que celle de savoir si l'on doive ou non réinstaurer l'index? N'est-il pas raisonnable, par ailleurs, que les parents des élèves qui fréquentent les écoles secondaires publiques puissent s'attendre à ce que l'on fournisse des « manuels de savoir-vivre ou de savoir-écrire » plutôt que des manuels de « grande littérature » à leurs enfants? N'y a-t-il pas une modulation à faire entre le droit d'un enseignant de prodiguer cette « grande littérature » à ses élèves et le droit des parents que leurs enfants bénéficient d'un éducation plus... classique? Qu'en pensez-vous?
Mais au juste qu'est-ce que l'index? L'index, de son petit nom (le véritable nom de cette institution est l'Index librorum prohibitorum), est à la fois une institution de l'Église romaine et à la fois un catalogue qui collige une liste de livres censurés et dont la lecture était interdite, sous peine d'excommunication, à tout bon chrétien qui se respectait. Institué d'abord, puis supprimé, par le pape Paul IV (1476-1559), l'index sera officiellement promulgué par le concile de trente en 1564. Il sera définitivement aboli, par la force des choses, par le concile de Vatican II en 1962.
De façon générale, les livres condamnés et mis à l'index étaient ceux qui étaient en porte-à-faux avec la doctrine papale officielle. Ainsi, les ouvrages exprimant une doctrine opposée au catholicisme comme, à titre d'illustration, le rationalisme, le matérialisme et l'athéisme étaient prohibés et mis à l'index. Les publications jugées obscènes ou immorales subissaient le même sort. Parmi les auteurs dont l'une ou plusieurs des œuvres ont été mises à l'index: d'Alembert, Bacon, Bentham, Boccace, Calvin, Casanova, Condillac, Condorcet, Constant, Dante, Descartes, Diderot, Érasme, Fénélon, Galilée, Grotius, Helvétius, Hobbes, Hugo, Hume, Jansénius, Kant, La Fontaine, Lamartine, Locke, Luther, Machiavel, Milton, Montaigne, Montesquieu, Pascal, Pufendorf, Quesnel, Rabelais, Rousseau, Sand et Voltaire.
L'index ou la censure catholique romaine, si elle a constitué indéniablement la censure la plus redoutable, n'est qu'un type de censure. Les rois, les gouvernements et les États ont, pour des raisons diverses, censuré des œuvres qui circulaient sur leur territoire. Il s'agit d'une censure nationale, de la « grande censure ». Mais, plus insidieuse et plus redoutable encore est la censure locale, la « petite censure » que l'on retrouve à différents échelons dans notre communauté: à l'école, à la bibliothèque, à la commission scolaire.
Dans un ouvrage intitulé 100 Banned Books: Censorship Histories of World Literature, Nicholas Karoldies, Margaret Bald et Dawn Sova énumèrent, comme le titre l'indique, une liste de cent ouvrages qui sont toujours censurés aux États-Unis, et cela soit pour des raisons politiques, sociales, morales ou religieuse. Joignez-vous à moi et faites l'exercice de comparer les titres de l'encadré avec des livres que vous avez déjà lus ou, encore, des titres qui se trouvent actuellement sur les rayons de votre bibliothèque.
... pour des raisons politiques
Aeropagitica de John Milton
La ferme des animaux de George Orwell
Docteur Jivago de Boris Pasternak
Les raisins de la colère de John Steinbeck
L'Archipel du Goulag de Alexandre Soljénistine
Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friederich Hegel
Mein Kampf d'Adolf Hitler
Le Prince de Machiavel
Les droits de l'homme de Thomas Paine
... pour des raisons sociales
Les Aventure d'Huckleberry Finn de Mark Twain,
Le Journal d'Anne Frank
L'autobiographie de Benjamin Franklin
Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley
Catch-22 de Joseph Heller
The Catcher in the Rye de J.D. Salinger
L'Orange mécanique de Anthony Burgess,
Cujo de Stephen King,
Farenheit 451 de Ray Bradbury,
Des souris et des hommes de John Steinbeck,
Vol au dessus d'un nid de Coucou de Ken Kesey
La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne
... pour des raisons morales
Les contes des mille et une nuits de Richard Burton
Candide de Voltaire
Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau
Décaméron de Boccaccio
Le Kama Sutra
L'Amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence
Lolita de Nobokov
Sanctuaire de John Faulkner
Tropic du Cancer et Tropic du Capricorne de Henry Miller
... pour des raisons religieuses
La Bible
Le Coran
Le Talmud
Les 95 thèses de Martin Luther
L'âge de la raison de Thomas Paine
Dialogue concernant les deux systèmes principaux du monde de Galilée
Les Essais de Michel de Montaigne
Oliver Twist de Charles Dickens
De l'origine des espèce de Charles Darwin
Le rouge et le noir de Stendhal
Les versets sataniques de Salman Rushdie
De fait, ce qui caractérise tant la « grande censure » que la « petite censure », c'est le contrôle des idées et des valeurs des individus. De l'essor de l'imprimerie, si menaçante pour le pouvoir établi au XVe siècle, à l'Internet aujourd'hui, il est incontestable que le pluralisme idéologique dérange, embarrasse et menace. C'est pourquoi, il nous faut le préserver et le garantir. C'est d'ailleurs ce que fait incidemment la liberté d'expression garantie tant par le premier amendement à la Constitution américaine qu'à l'alinéa 2a) de la Charte canadienne des droits et libertés. Il s'agit là d'ailleurs d'un héritage que l'on doit, en partie du moins, à John Milton qui défendait la liberté de la presse dans son célèbre essai Aeropagitica (1643).
Si, vous l'aurez sans doute compris, je réprouve la censure et ne peut donc concevoir que certains ouvrages dénonçant la censure soient eux-mêmes censurés , je dois admettre que je réprouve tout autant le mauvais goût et le béotisme. La liberté des uns commence là où celle des autres finit. Que nos enfants puissent avoir accès à des œuvres comme Le bloc de ciment est une chose; qu'elles fassent partie d'un programme imposé aux élèves des écoles secondaires par un enseignant en est une autre. Il y a l'index, bien sûr, mais il y a aussi le... majeur. Et tant et aussi longtemps que nos enfants ne le sont pas, je pense que l'on doit consulter les parents car, après tout, le majeur est plus long que l'index!
alain-robert.nadeau@sympatico.ca
* Alain-Robert Nadeau est avocat et docteur en droit constitutionnel.