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Le Journal
Volume 33 - numéro 7 - 15 avril 2001

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Michael Sheehan et la prévention du suicide

La cause d'une vie...

Guylaine Boucher

En acceptant récemment d'agir à titre de porte-parole de la Semaine nationale de prévention du suicide, l'honorable Michael Sheehan, juge à la Cour du Québec, affirme avoir plaidé la cause la plus importante de sa vie. Une cause, dit-il, plus valorisante que n'importe laquelle autre question qu'il a pu traiter au temps de sa pratique d'avocat: celle de la vie. La vie de ceux qui, comme son fils, décident d'en finir.

« Chaque jour, cinq personnes se suicident au Québec. Pire encore, pour chaque suicide, on peut compter une cinquantaine de tentatives. À cinq suicides par jour, les chiffres avancent donc l'idée que 250 personnes tentent quotidiennement d'en finir. C'est une souffrance énorme », de dire Michael Sheehan, qui a agi à titre de porte-parole de la Semaine nationale de prévention du suicide
« Chaque jour, cinq personnes se suicident au Québec. Pire encore, pour chaque suicide, on peut compter une cinquantaine de tentatives. À cinq suicides par jour, les chiffres avancent donc l'idée que 250 personnes tentent quotidiennement d'en finir. C'est une souffrance énorme », de dire Michael Sheehan, qui a agi à titre de porte-parole de la Semaine nationale de prévention du suicide

Les yeux embués de larmes, Michael Sheehan égrène son chapelet de chiffres. « Chaque jour, cinq personnes se suicident au Québec. Pire encore, pour chaque suicide, on peut compter une cinquantaine de tentatives. À cinq suicides par jour, les chiffres avancent donc l'idée que 250 personnes tentent quotidiennement d'en finir. C'est une souffrance énorme. »

Si ces statistiques l'ébranlent tant, c'est que depuis novembre 1995, elles ont pris un visage humain, celui du deuxième de ses quatre enfants, son fils, Philippe, âgé de 25 ans. Une épreuve qu'il confie avoir vécue de manière très intense. « Pendant deux ans, je me suis questionné, j'ai essayé de comprendre qu'est-ce qui avait bien pu se passer. Il y a tant de souffrance là-dedans, c'est atroce », laisse-t-il tombé, la voix tordue par l'émotion.

Le bénévolat comme bouée de sauvetage

C'est finalement l'engagement bénévole qui l'aidera à panser sa plaie. « J'avais déjà eu de bonnes expériences au niveau du bénévolat, premièrement en temps que Grand frère, puis comme membre du conseil d'administration de Centraide. Ma nomination à la Cour du Québec m'avait amené à mettre un terme à tout ça. Comme juge, je ne pouvais pas aller quêter à des bureaux d'avocats qui allaient ensuite venir plaider devant moi. Mais quand mon fils s'est suicidé et que j'ai eu un bout de deuil de fait, je me suis rappelé de ma belle expérience comme bénévole et j'ai eu le goût de m'impliquer de nouveau. J'avais un certain besoin de comprendre des choses, de mieux comprendre la problématique du suicide notamment, d'aller vérifier plus à fond où je m'étais trompé comme parent. J'avais besoin d'être soutenu, de retrouver un peu de soleil... Le centre de prévention du suicide s'est imposé de lui-même. »

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Après avoir reçu une formation de base, il fera donc de l'écoute téléphonique quelques heures par semaine au centre de prévention du suicide de sa région. Un engagement qu'il maintient toujours aujourd'hui et qui continue de le nourrir autant. « Quand une mère m'appelle pour me dire: 'je viens d'apprendre que mon ado songe au suicide et je ne sais pas quoi faire'; ou quand un autre me dit 'un de mes amis vient de se suicider', je trouve l'intimité du contact que je crée avec eux et la confiance que les gens ont envers moi extraordinaires. Surtout, je suis fasciné par le fait que malgré cet état de crise, nous sommes en mesure de les aider et que ça fonctionne. »

Le goût de la prévention

S'il apprécie le réconfort que son implication bénévole génère, tant pour lui-même que pour les personnes auprès desquelles il intervient, Michael Sheehan a toutefois rapidement senti le besoin de dépasser le strict cadre de la gestion de crise. Comme d'autres, il a donc choisi de faire de la prévention son tout nouveau cheval de bataille. Une orientation qui l'a d'abord amené à prononcer des conférences dans différentes écoles secondaires, cégeps et universités de sa région immédiate et d'ailleurs. Des conférences au cours desquelles il témoigne, non seulement de sa souffrance d'endeuillé et de sa dure réhabilitation, mais aussi des moyens à la disposition de chaque personne confrontée à un ami ou à un proche suicidaire.

Une aventure dont il parle avec énormément d'émotion. « La situation est si grave qu'il faut absolument aller en amont. Quand on connaît l'idée que plus on intervient tôt, plus on a des chances de réussir, les rencontres et les campagnes de sensibilisation dans les écoles s'imposent rapidement comme la meilleure solution. Et puis, quand les jeunes hommes de 15-16 ans viennent nous voir à la suite de la conférence, les yeux pleins d'eau, nous dire merci et nous prendre la main, c'est fort et c'est spécial comme ça ne se peut pas. »

Non content de faire seulement de la prévention dans différents milieux, il acceptait en mars dernier d'agir à titre de porte-parole de la Semaine nationale de prévention du suicide. Une aventure peu orthodoxe pour un juge, mais qui a été, précise-t-il, très bien reçue par tout le monde, y compris par ses collègues avocats et juges. « La réaction de mes collègues a été très positive. J'ai reçu beaucoup de témoignages de juges, d'avocats et aussi du public me disant qu'ils approuvent, me disant merci, m'expliquant leur façon de voir, me confiant qu'ils ont, eux-mêmes, été suicidaires. Il y a évidemment toujours un danger pour un juge de prendre position à l'égard d'une cause, surtout dans le contexte d'aujourd'hui où les juges sont saisis de plus en plus de questions des chartes de droits et libertés, qui mettent en cause des valeurs de société. Je suis conscient de ce danger, mais je ne considère pas que je fais cette démarche en tant que juge, mais plutôt en tant que père de famille endeuillé. »

Rendre les choses plus humaines

Selon Michael Sheehan, même si son expérience de porte-parole a été effectuée à titre personnel, ce sont tout de même cette implication et les heures passées à écouter les souffrances des gens qui font de lui un meilleur juge. « Quand on sort d'une soirée d'écoute et que le lendemain, on reçoit un dossier dans lequel il manque des pièces, qu'on se présente dans la salle d'audience et qu'il manque un témoin, que quelqu'un arrive en retard ou qu'il n'a pas toute l'éloquence voulue, on est généralement plus tolérant. On est capable de raisonner et de comprendre que ça peut arriver à n'importe qui d'avoir des difficultés. Ça permet de relativiser les bobos. »

Une expérience qu'il invite d'ailleurs un maximum de gens à vivre. « Ça sert à quoi d'avoir des convictions et des valeurs si on ne les met pas en marche, si on ne les active pas. Il n'y a rien de plus important dans une journée que de prendre un moment pour parler à quelqu'un de notre entourage qui vit un moment difficile ou une épreuve, de s'arrêter, de s'asseoir avec cette personne-là sans la juger et au besoin de lui poser les vraies questions. Est-ce que tu penses au suicide? Depuis quand? As-tu des moyens? Tout le monde dit que c'est terriblement épeurant ces questions-là, mais en fait ce ne sont pas les questions qui sont épeurantes, mais les réponses. On a peur, parce qu'on ne sait pas quoi faire si la réponse est oui. C'est normal, parce que personne ne nous l'a appris. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'on peut agir chacun à notre façon, à notre mesure, sans être intervenant. Il suffit de faire un petit effort et surtout de prendre le temps. »

Écouter, ne pas avoir peur de poser les vraies questions et de vivre avec les réponses, le moins qu'on puisse dire, c'est que Michael Sheehan ne fait pas partie de ces gens qui prônent la bonne nouvelle sans la mettre eux-mêmes en application. Une attitude que la mort de son fils a contribué à exacerber, mais qu'il confirme avoir toujours eu à quelque part dans un coin du cœur. « J'ai été élevé en Gaspésie. Mon père était avocat de campagne. En campagne, les professionnels sont mis à contribution et Dieu merci, ils sont très généreux. Ils contribuent beaucoup. Ils aident les gens. Ils sont appréciés à cause de ça. Mon père était apprécié. Quand j'étais jeune je me disais 'c'est donc ben l'fun d'être apprécié comme ça'. J'ai eu 60 ans l'été dernier et je pense que tout ce temps-là, à quelque part, je courais après la réputation d'avocat de campagne généreux de mon père. Cette année, j'ai l'impression d'avoir un peu atteint mon but. »

Derrière lui, la plaque jadis affichée à l'entrée du bureau de son père brille dans le soleil tombant de la fin de journée. Il n'y a aucun doute, s'il vivait encore, John H. Sheehan serait très fier de son fils.

Quoi faire quand un client songe au suicide?

Le juge Michael Sheehan participera, avec d'autres intervenants, à un atelier sur la prévention du suicide lors du congrès. Quoi faire quand notre client nous dit qu'il songe au suicide? C'est la question à laquelle chacun tentera de répondre. Le juge de la Cour du Québec invite les avocats à participer à cet atelier pour mieux comprendre et prévenir le suicide.

Les participants

Me Lucie Joncas, avocate chez Desrosiers, Turcotte & Marchand, expliquera pourquoi les clients des avocats sont plus à risque que d'autres personnes. Après avoir elle-même perdu quatre clientes par suicide, Me Joncas a décidé d'intensifier ses études en droit de la santé pour l'obtention d'une maîtrise, en plus de devenir vice-présidente et présidente du Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska.

Le professeur Germain Dulac traitera pour sa part de la difficulté qu'ont les hommes suicidaires à demander de l'aide. Le professeur Dulac est docteur en sociologie, chercheur associé au Centre d'études appliquées sur la famille et professeur à l'École de service social de l'Université McGill. Il a publié plusieurs travaux de recherche scientifique dont Les demandes d'aide des hommes et Intervenir auprès de la clientèle masculine. Théories et pratiques québécoises.

Julie K. Campbell démystifiera quant à elle ce qu'est être une femme et intervenir auprès des hommes. Madame Campbell est directrice et superviseure clinique au Centre de prévention du suicide le Faubourg à Saint-Jérôme. Elle expliquera ce qu'elle a découvert comme femme en travaillant avec des hommes dans des contextes de réinsertion sociale, de thérapies auprès d'hommes violents, d'interventions de crises, de deuil par suicide et de psychothérapies en pratique privée.

Enfin, Michael Sheehan parlera de sa propre expérience à partir du thème Tout ce que j'aurais voulu savoir pour prévenir le suicide de mon fils. À titre de père de famille dont un fils s'est suicidé à l'âge de 25 ans, en novembre 1995, et à titre de bénévole au sein de groupes de parents endeuillés, de conférencier auprès d'étudiants et de professeurs dans les universités, les cégeps et les écoles secondaires, il s'attaquera aux mythes et aux pièges qui entourent la problématique du suicide pour les proches et l'entourage des personnes suicidaires. Le juge de la Cour du Québec a plus de 450 heures d'écoute téléphonique au Centre de prévention du suicide à Québec.

L'atelier sera présidé par Nathalie Préfontaine. Depuis le suicide de son mari, Gaétan Girouard, madame Préfontaine s'est beaucoup impliquée pour la cause de la prévention du suicide. Elle est porte-parole du Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska et membre du conseil d'administration de ce centre.

Cet atelier sera présenté vendredi matin, le 11 mai, de 8 h 30 à 11 h 30.

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