Enfant, dans le salon de la maison familiale de Rimouski, Claire L'Heureux entendait fréquemment sa mère interrompre sa lecture du journal quotidien pour s'exclamer : « C'est pas juste! » La mère manifestait ainsi sa dissidence face à un événement social ou une prise de position des autorités religieuses et politiques dont on faisait état dans le journal.
La grand-mère maternelle de Claire tenait, à Québec, l'Hôtel Saint-Louis qui rivalisait alors avec le Château Frontenac et elle y organisait des salons littéraires. Son grand-père paternel avait fait la guerre en Afrique-du-sud à dos d'éléphant quand les Boers (1899-1902) se sont opposés à la suzeraineté anglaise.
Sa mère, Marguerite Dion est née en 1903 dans un village du Bas-du-fleuve québécois. Elle était pianiste de concert et aurait souhaité devenir avocate. Il faut se souvenir que ce n'est qu'en 1941 que les femmes vont acquérir le droit de pratiquer le droit. Cette mère était rayonnante même si durant quarante ans elle a dû se déplacer en fauteuil roulant en raison de la sclérose en plaques. Les voisines venaient la consulter, de même que se faire encourager et consoler par elle.
Son père a fait six années d'études classiques. Il était agent de douanes. Après s'être marié à Québec, il déménage à Rimouski en 1934 quand Claire, l'aînée de ses quatre enfants, toutes des filles, avait sept ans, pour y occuper de nouvelles responsabilités au service des douanes. Durant la Deuxième Grande guerre, il est nommé colonel et entraîne des troupes. Sa femme lui écrit que les filles sont bien turbulentes et parfois même un peu « malcommodes ».
Claire L'Heureux se souvient de son enfance comme d'un âge de parfait bonheur. Son père l'amenait, les dimanches d'été, dans une petit bateau sur le Saint-Laurent à la rencontre de paquebots transocéaniques. Elle y montait à bord avec son père et un capitaine, car c'est à cet endroit sur le fleuve que l'on change le pilote du navire. Pendant que son père faisait son travail de douanier, Claire ouvrait grands les yeux et les oreilles pour voir et entendre le monde d'ailleurs qui l'ouvre à de nouveaux horizons.
À l'âge de dix ans, elle tient des salons de thé et érige avec ses amis une table au milieu de la rue principale où se prélasse parfois une voiture. Elle aime se baigner, circuler à bicyclette et fréquenter de jolis garçons. « L'enfance d'alors était fort différente de celle de maintenant. On jouait, on s'amusait, on discutait, on faisait de la musique et du chant. Il n'y avait point de télévision ni de tentation et de sollicitation comme maintenant », me mentionne Madame Claire L'Heureux-Dubé au midi du 4 juillet lors d'un repas joyeux, trois jours après sa retraite comme juge de la Cour Suprême où elle logeait depuis avril 1987.
Le Feu Roulant
Depuis l'âge de sept ans jusqu'à dix-neuf ans, Claire sera pensionnaire. D'abord à Rimouski, au Monastère des Ursulines avec ses trois sœurs, puis à Québec durant deux ans, où elle décroche son baccalauréat en 1946. Parce que Claire est turbulente et malcommode, la supérieure du Monastère voulut quelques fois la renvoyer. Mais le père de l'élève disait à la mère supérieure : « c'est vous les religieuses, les spécialistes, c'est pour cela qu'on vous l'a confiée et il faut la garder ». Et la mère-supérieure garda Claire qui se rendit ensuite à Québec, au collège Notre-Dame-de-Bellevue, pour y terminer ses études classiques. Elle occupe le poste de directrice du journal au nom prédestiné, le Feu Roulant. Ses compositions littéraires et philosophiques sont souvent retenues et on l'invite à les reproduire dans le livre d'or du collège. À la collation des grades, elles sont six finissantes dont quatre vont devenir médecins. Parce que Claire avait discuté et débattu beaucoup sur le sujet de la justice, ses compagnes lui offrent un Code civil.
Durant les deux années qui suivent, Claire L'Heureux travaille à Rimouski, comme secrétaire, jusqu'au jour où elle se dit que c'est elle qui devrait prendre place dans le bureau d'en face, celui du patron. En 1946, quand Claire sort du collège, la guerre est enfin terminée. Et son père ne reçoit plus sa solde de 8000 $ par année comme colonel. Il touche plutôt un traitement de 2000 $ comme agent de douane à Rimouski. À la maison paternelle, continuent d'y venir des capitaines, des amis et des citoyens pour discuter, s'amuser et jouer aux cartes.
Son père est également conseiller municipal à Rimouski. Il continue de lire le Montreal Star dans lequel Claire a lu ses premiers mots d'anglais. Pour les études universitaires, il faudrait aller à Québec. Claire a songé à la médecine comme ses consoeurs de baccalauréat et comme ses oncles. Mais elle se rappelle les emportements de sa mère et sa volonté de justice. Il y a dans la famille plusieurs avocats et juges, dont l'un à la Cour d'Appel de la Californie. Il y a aussi un parent jésuite, le père Robert Bernier, qu'elle admire. Il a enseigné à Pierre Trudeau et possède comme les autres membres de la famille de Claire une bonne dose de gènes d'énergie et d'idées progressistes.
En droit à Laval, elle ne peut obtenir une bourse parce qu'elle n'est pas un garçon. Le recteur de l'Université Laval, Mgr Parent, celui qui en 1960 allait présider une commission d'enquête pour changer le système d'éducation au Québec, la dissuade de s'inscrire en droit. Il lui suggère d'aller plutôt en sciences sociales. Elle inscrit sa dissidence et se trouve un emploi de secrétaire qui lui donne 35$ par semaine. En même temps elle amorce en 1947 ses études de droit. Les cours sont offerts de 8 heures le matin à 10 heures puis l'après-midi de 16 heures à 18 heures, car à cette époque il n'y a pas de professeurs de carrière. Ce sont des avocats-praticiens qui enseignent tôt le matin et tard en après-midi.
Ce qui l'intéresse à la faculté ce n'est pas tant le droit que la justice, comme lorsqu'elle et sa mère rêvaient de justice jadis à Rimouski. En 1952, elle est admise au Barreau mais on ne veut pas engager une avocate. Finalement, Me Samuel Schwarz Bard de Québec la prend dans son cabinet à 27 $ par semaine. Contrairement à ce qu'on a dit, elle ne fait pas que du droit de la famille. « Durant ces quinze premières années, j'ai fait du droit des affaires. Car le droit de la famille ça n'existait pas vraiment. Il y avait eu une cause célèbre quand la fille du chef des pompiers de Québec avait été torturée et agressée par son mari. Mais le juge avait refusé la demande de séparation de corps. Ce n'est qu'avec l'arrivée en 1968 de la Loi sur le divorce que va commencer la pratique du droit de la famille. »
En 1957, elle épouse Arthur Dubé, professeur de mines qui est décédé en 1978. Elle a deux enfants dont Louise qui est avocate et mère de Simon, celui-là même qui, en juin 2002, était tout sourire dans les bras de sa grand-maman Claire lors de l'hommage rendu à madame la juge L'Heureux-Dubé par ses collègues de la Cour Suprême pour souligner son départ.
Claire L'Heureux-Dubé constate d'ailleurs que la pratique du droit a bien changé. Jadis, la profession d'avocat c'était une vocation comme la médecine et le sacerdoce. « Avant les chartes, les fusions de cabinets et les longs procès, il n'y avait point de spécialisation ni de compétition à tout cran entre les avocats. Nous n'avions pas de lourdes dettes au sortir de la Faculté de droit comme maintenant, obligeant à travailler et à facturer de nombreuses heures. L'argent n'était pas le mobile déterminant. C'était un honneur que de représenter un client sans recevoir aucun paiement. Car l'aide juridique avec ses honoraires n'existaient point encore. » Elle croit qu'elle ne pourrait pas se payer un avocat pour une affaire importante. Seuls les vraiment riches ou vraiment pauvres peuvent le faire de nos jours. Elle estime cependant qu'avec les nouvelles technologies il sera possible pour une avocate ou un avocat de pratiquer dans un environnement modeste avec une vie de famille décente, d'être au service des personnes de la classe moyenne et de gagner sa vie honorablement.
On lui a offert jadis le poste de recteur de l'Université du Québec à Rimouski. Mais ce dont elle est très fière, c'est qu'on ait donné son nom à une école secondaire à Rimouski, petite ville bouillonnante de culture. « C'est comme l'école de mon enfance, raconte-t-elle. Les élèves portaient l'uniforme et demeuraient à l'école de 16 heures à 18 heures pour faire l'étude. Ce sont les professeurs qui allaient aux élèves qui n'avaient pas à changer de classe On y enseignait les arts et les sports. Il y avait un conseil étudiant dynamique, et souvent j'y allais pour parler avec les élèves et les professeurs. Malheureusement ce collège privé a dû fermer ses portes après treize ans d'existence, car il aurait fallu encore hausser les frais d'une façon trop élevée pour les parents puisque les montants reçus du gouvernement étaient insuffisants. »
La veille de notre rencontre, Claire L'Heureux-Dubé est allée à l'Islet, le petit village où sa mère est née et où sa grand-mère, l'hôtelière de Québec qui tenait des salons littéraires, repose. C'était le 350e anniversaire du village. Le matin, comme tous les matins, durant une heure, elle a nagé comme « un feu roulant ». Demain, elle s'envole vers les Pays-Bas pour participer à une rencontre internationale de juristes. En septembre, elle deviendra juge en résidence à l'Université Laval où elle pourra continuer à dire et contredire de la manière progressiste et transparente qui est la sienne.