Adolescente, Alexandra Obadia rêvait de grands débats moraux et de délibérations éthiques. Aujourd'hui, les tests génétiques, transplantations d'organes et questions relatives au clonage lui fournissent amplement matière à réflexion. Avocate spécialisée en droit des biotechnologies, elle mesure jour après jour les limites variables de la science et l'impact que son développement peut avoir sur l'être humain. Un véritable plaisir pour cette avocate dans la jeune trentaine qui avoue, le regard brillant, apprécier le fait de naviguer en terrain inconnu et de défricher des pans entiers de droit. Histoire de pionnière.
Alexandra Obadia apprécie de naviguer en terrain inconnu et de défricher des pans entiers de droit |
« À l'heure actuelle, tout est à faire, lance, ravie, Alexandra Obadia. Il n'existe pratiquement aucun cadre juridique ou réglementation spécifique au droit des biotechnologies. Par contre, presque toutes les catégories de droit peuvent être mises à contribution. À chaque fois, il faut donc essayer d'analyser ce qui existe en termes législatif et normatif, voir si c'est adéquat et proposer les ajustements qui s'imposent pour encadrer les problèmes qui pourraient surgir en raison des innovations scientifiques. Tout cela rend la pratique plus complexe, mais en même temps c'est ce qui est intéressant. »
Au quotidien, Alexandra est appelée à réfléchir sur différents sujets. Contractuelle, elle collabore notamment avec l'Agence d'évaluation des technologies et des modes d'intervention en santé. Organisme gouvernemental québécois, l'agence conseille le ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie ainsi que les décideurs du réseau de la santé en matière de biotechnologies. Quoi faire avec telle innovation, jusqu'où permettre l'utilisation des nouvelles technologies, comment préserver la confidentialité des informations? Les questions sont nombreuses et fort diversifiées.
À titre d'exemple, en compagnie d'un certain nombre de collègues médecins et généticiens, Alexandra réfléchit en ce moment à l'intégration des tests génétiques dans le système de santé. « Pour un seul sujet, il y a toujours plusieurs aspects à regarder. En ce qui concerne les tests génétiques, il faut déterminer si l'on doit permettre la vente au public de tous les tests génétiques, incluant ceux relatifs à des maladies pour lesquelles il n'y a pas de remède, décider s'ils seront ou non couverts par l'assurance-maladie, lesquels le seront et comment nous pourrons obtenir le consentement du patient. Il faut aussi penser à la confidentialité des résultats. Devraient-ils être inscrits au dossier médical? Si oui, les assureurs et employeurs pourront-ils y avoir accès? C'est extrêmement délicat et il ne faut négliger aucun aspect parce qu'il s'agit de vie humaine. »
L'évolution constante de la science ne simplifie en rien le travail des avocats. Parler normes et lois dans un contexte où l'impossible devient envisageable relève de la haute voltige. « Au niveau scientifique, les progrès sont extrêmement rapides. Il faut donc, concède Alexandra Obadia, être constamment au courant des plus récents développements. » Pour y arriver, elle fréquente assidûment les conférences et congrès dans ce domaine, de même qu'elle scrute régulièrement de fond en comble les journaux scientifiques à la recherche de la moindre innovation.
Par-delà les considérations scientifiques qui ponctuent son travail, c'est l'aspect humain des questions abordées qui passionne la juriste. Elle avoue d'ailleurs sans gêne que c'est ce qui, avec l'amour de la plaidoirie, l'a convaincue pendant longtemps de poursuivre en droit. « Lorsque que j'étais enfant, je ne rêvais pas d'être avocate. Il n'y avait aucun avocat dans ma famille et j'étais plus intéressée par la philosophie qu'autre chose. Comme les perspectives en philo n'étaient pas très bonnes à moins de vouloir enseigner, j'ai d'abord fait une mineure en linguistique, puis en criminologie. C'est d'ailleurs un cours d'introduction au droit que j'ai fait pendant ma formation en criminologie qui m'a aiguillée vers la science juridique. Je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait. Finalement, ça c'est bien passé. »
Reçue au Barreau en 1991, elle opte pour le droit de la famille. « À cette époque j'étais déjà intéressée par les biotechnologies. J'ai fait certaines démarches pour vérifier s'il était possible de se spécialiser dans ce domaine, mais malheureusement il n'y avait aucune ouverture. Le droit de la famille était l'autre domaine qui m'intéressait parce que j'y retrouvais un peu les mêmes composantes, c'est-à-dire les questions d'ordre moral et un côté humain que l'on ne retrouve pas nécessairement dans les autres pratiques. »
C'est finalement la lecture d'un article sur les développements en droit des biotechnologies qui la convainc, en 1997, de redonner vie à son vieux rêve. Elle quitte alors le cabinet privé pour lequel elle travaille depuis six ans et retourne sur les bancs d'école, le temps de compléter une maîtrise en biotechnologies à l'Université de Montréal. Une décision qu'elle n'a jamais regrettée depuis.
Récemment citée par la Cour d'appel dans un dossier relatif aux tests d'ADN, elle avoue ne pas savoir jusqu'où sa pratique la mènera. « Je n'ai aucune idée de ce que sera ma carrière. Évidemment, le fait de voir mes travaux repris par la Cour d'appel est extrêmement valorisant. Je n'en demandais pas tant. Pour moi, réfléchir sur ces questions, c'est réfléchir sur l'être humain et sur soi. C'est extraordinaire, d'autant plus que j'ai le privilège de me pencher là-dessus dans le cadre de mon travail. J'espère continuer à pratiquer dans le même domaine pendant encore de nombreuses années. Chose certaine, il y a encore sujet à réflexion pour longtemps. »