Me permettant de paraphraser le journaliste Pierre Foglia, je vous soumets que l'homme et sa fiancée ont trouvé une fort jolie façon de supporter la vie et ses aléas: en rire. Ils ont aussi appliqué cette recette à toutes les institutions qu'ils ont créées, tant bien que mal, au cours de leur histoire. Ils y prennent même goût ; ils se sont sophistiqués avec le temps et l'expérience et ils ont découvert qu'il s'agit là d'un baume idéal pour la condition humaine, qui par définition n'est pas parfaite. Le rire permet de surmonter les situations tristes et désolantes qui arrivent par l'homme, mais qui ne sont pas voulues, ni par lui, ni par sa fiancée.
Les derniers soubresauts de la scène judiciaire m'ont laissé quelque peu pantois. Faut-il en rire? L'échouage du méga-procès que présidait le juge Jean-Guy Boilard renforce ma conviction qu'il faut très peu de choses pour que le bateau de la justice se mette à dériver, un courant subi et non prévu, une vague frappant inopinément le tribord ou un récif à bâbord, voilà le bateau qui tangue.
Tout le système judiciaire, ses ministères, ministres et fonctionnaires qui y travaillent, ses tribunaux et tous les juges, greffiers et employés qui y besognent, ses Barreaux, bâtonniers, bâtonnières, avocats et avocates, juristes, stagiaires et étudiants qui y suent, tous déplorent que le bateau ne se soit pas rendu à bon port.
Dans tout cela, les contribuables semblent aussi désappointés de cet insuccès et ils pointent du doigt, là les juges, là les avocats, là le système en lequel ils ont encore une fois perdu confiance. Et les jurés, qui eux ont sacrifié plusieurs semaines de leur vie pour la Justice, se sont aussi fait entendre. Désabusés, ils le sont.
Voilà certes une belle occasion pour prendre la parole, du moins on m'y a invité à plus d'une reprise et nombreux ont été les journalistes qui me poussaient dans ce sens. Que doit dire le président de l'Ordre professionnel des avocats et avocates dans un tel cas ?
L'on peut prétendre que le Conseil canadien de la magistrature aurait dû patienter avant de rendre ses conclusionsà la suite d'une plainte logée contre le juge Boilard. De même, l'on peut prétendre que le juge Boilard aurait dû patienter avant de décider de se retirer du méga-procès qu'il présidait. Finalement, l'on peut prétendre qu'un ministre doit reconnaître, appuyer et défendre la règle de la séparation des pouvoirs et ne pas s'immiscer dans le pouvoir judiciaire. Tout ça est vrai.
Tous ceux que j'ai entendus tenaient un discours sensé et ils disaient la vérité. Tous ceux que j'ai lus avaient le verbe franc et droit et ils disaient la vérité. Les journalistes ont aussi rapporté correctement les faits et ceux qui ont donné leur point de vue sur le sujet avaient aussi raison et ils disaient la vérité.
Le reste, les qualificatifs qui ont pu être attribués à l'un et à l'autre, les raisons profondes des interventions des uns et des autres et le fait que l'homme et sa fiancée ont sans doute toutes les bonnes raisons de se moquer du système judiciaire, ne m'intéressent pas. Ce n'est pas à ce niveau que le Barreau et ses 20 000 membres (ou presque) veulent se situer.
Quand tous ont raison, il n'y a rien à rajouter, et répéter ce qui a déjà été dit n'aide en rien à trouver la solution.
L'homme et sa fiancée ont le droit de rire et de se moquer des choses et des institutions. Après tout, le rire est le propre de l'humanité et il est souvent, avec le discours qui l'accompagne, une façon élégante de faire comprendre à son interlocuteur qu'il est peut-être temps que les choses changent. Je n'ai entendu, ni lu que quelqu'un ne comprenait pas ce qui est arrivé. Je n'ai senti chez personne un ras-le-bol complet, ni perçu que nous n'avions pas droit à une autre chance.
C'est arrivé, mon seul commentaire est qu'il faut tout faire pour éviter que cela ne se répète et il m'apparaît que les circonstances dans lesquelles et par lesquelles tout ça est arrivé ne sont pas prêtes d'être à nouveau réunies. L'homme et sa fiancée vont rire d'une situation, et c'est tant mieux. Si elle se répète, ils seront très sarcastiques, et c'est tant mieux. Si encore elle revient, l'institution paiera, peut être de sa vie ou de celle ou celui qui en est responsable, et c'est tant mieux. L'homme et sa fiancée comprennent l'erreur et les circonstances qui mènent à des événements non désirés, et ils en rient. Les solutions qui ont été avancées pour éviter que ne se reproduise une telle situation m'apparaissent bonnes et elles m'indiquent que l'homme et sa fiancée pourront bientôt avoir d'autres sujets de sarcasme.
Ces événements n'ont d'aucune façon ébranlé ma conviction que notre système judiciaire est toujours de la plus haute transparence, que les intervenants qui y travaillent le font avec rigueur et professionnalisme et que nous devons jour après jour continuer nos efforts pour que la Justice soit et demeure le pilier de notre civilisation démocratique.
Fièrement vôtre.
Le bâtonnier du Québec,
Claude G. Leduc
batonnier@barreau.qc.ca