Non! Dans la baignoire de notre chambre à Melbourne, l'eau ne s'écoule point dans le sens contraire des aiguilles d'une montre comme on me l'avait dit avant mon départ de Montréal. Mais dans les rues, les voitures roulent bien en sens contraire, la priorité au carrefour est à la gauche et le virage à droite est interdit. Le soir, dans le ciel, quand nous serons dans le désert au pays de la montagne sacrée Uluru, le ciel scintillera d'étoiles, différentes de celle du firmament du Québec, notamment la croix du sud qu'on a reproduit sur le drapeau australien. Les vacances d'été pour les écoliers et les étudiants ne commencent point en juin, notre Saint-Jean-Baptiste, mais en décembre, à Noël, pour au moins deux mois.
Ce congrès de Melbourne regroupait des juges des six continents, des avocats et spécialistes des sciences humaines, des professeurs d'université et des travailleurs sociaux et devait se dérouler dans les trois langues de l'Association : l'anglais, le français et l'espagnol.
À quelques semaines de Noël, il y avait aussi heureusement des jeunes à ce congrès. À l'ouverture, des jeunes aborigènes sont venus danser et chanter au son d'un didgeridou, instrument de musique aborigène constitué d'un tronc d'arbre long d'un mètre, d'un diamètre de quatre centimètres, dont le centre a été évidé par les thermites et dans lequel le joueur souffle pour émettre des sons sourds, imitant des bruits de la savane et des sons d'animaux du désert. Le lendemain, un travailleur de rue, au lieu de parler, a laissé la parole à deux jeunes qui avaient tout perdu, parents, amis et estime personnelle, venir nous raconter leur vie. Et un midi, des jeunes en mal d'être dans le passé sont venus jouer, danser et chanter leur fierté et leurs rêves de maintenant.
À Alice Spring, le juge en chef du Territoire du Nord, que je rencontrais en compagnie d'un avocat aborigène, parlait des problèmes vécus par les enfants aborigènes qui reniflent des vapeurs d'essence. L'avocat aborigène représentait un jeune, reconnu coupable d'offenses sexuelles, et demandait que le rapport prédécisionnel soit mis de côté puisqu'il ne tenait pas compte de la réalité vécue par son client dans son milieu culturel. Non plus de l'évaluation psychologique faite à partir de critères étrangers au milieu de l'outback et de la culture aborigène. Les aborigènes ne représentent pas plus de 2 % de la population de 19 millions en Australie qui, depuis 1901, constitue une fédération de six États et deux territoires. Ce n'est qu'en 1967 qu'on a reconnu aux aborigènes la citoyenneté en Australie. En 1992, la High Court du pays a dénoncé le concept de terra nullius qui régissait toute la jurisprudence, disant que l'Australie n'appartenait à personne à l'arrivée des Anglais en 1770.
En Australie, plus de 90 % des jeunes dans les écoles, publiques comme privées, portent un uniforme. À Darwin dans le nord, près de la mer du Timor, on a parlé des enfants de la ville comme une vision de l'avenir. En effet la diversité que représentent les enfants de cette ville en pleine expansion à cause des mines et de la présence de nombreux militaires pourrait devenir la norme de toute l'Australie grâce à l'ambiance cosmopolite et à la tolérance raciale. C'est depuis Darwin qu'on est allé dans le très extraordinaire parc de Kakadu, avec ses nombreuses grottes de peintures rupestres à partir desquelles les enfants apprenaient jadis l'histoire de leurs aïeux, des animaux et des plantes qui les entouraient. C'est dans ce parc qu'on a tourné de nombreuses scènes du film Crocodile Dundee. On y trouve en effet des crocodiles, des serpents et des kangourous mais aussi le silence et la détente. Quant au kangourou, on raconte que les Anglais en 1760, à leur arrivée en Australie, ont demandé aux aborigènes le nom de cet animal qui sautait. Les aborigènes n'y comprenant rien à la langue des Anglais ont répondu : Kankarou. Qui signifiait : « Je ne comprends pas ».
J'ai rencontré le juge en chef de la Cour de la jeunesse, Roger Dive, qui dit que pour être juge en jeunesse dans son État, la loi exige que l'avocat-candidat possède des connaissances et habiletés dans les sciences sociales et celles du comportement humain. Il se dit très fier qu'il existe, depuis deux ans, une clinique relevant de la Cour qui confie des mandats pour des évaluations psychologiques des enfants et des parents, au lieu d'évaluations faites par les parties ou par le Directeur de la protection de la jeunesse. Il est aussi fier que depuis deux ans il existe un Youth Drug Court qui réunit un juge, des avocats, des représentants des écoles et des services sociaux ainsi que les adolescents accusés d'infractions criminelles. On tente d'y régler la situation de l'adolescent d'une manière globale et collective, en le rencontrant à tous les quinze jours. La durée moyenne de la saisie par la Cour est de huit mois et la moyenne des rencontres se situe à dix-sept mois. Le juge Dive n'hésite pas à utiliser l'autorité de la Cour pour régler les problèmes de fond de l'adolescent. Il raconte le cas d'une jeune prostituée qui pouvait s'engager à ne pas consommer des drogues fortes pour une semaine seulement à la fois, maximum. Le juge Dive ajoute qu'à Sydney, comme dans tout l'État de la Nouvelle Galle, la simple possession de cannabis n'est pas une offense criminelle. Elle fait l'objet d'une contravention et d'une amende, tant pour les adultes que pour les mineurs.
La veille de notre départ pour Montréal, nous avons pris l'autobus qui fut coincé dans une manifestation monstre contre la tenue d'une rencontre pour le libre-échange international. Le chauffeur d'autobus pestait contre ce cafouillage mais il ajoutait, cela fait partie du jeu de la société que de manifester. En avançant d'un quart de mètre à la fois, il nous raconta qu'il était né à Sydney et qu'il avait deux enfants qui étaient toute leur vie à sa femme et à lui. Et que pour Noël, il irait avec toute sa famille dans un grand parc de Sydney avec de la nourriture et du bon vin australien pour chanter et danser au rythme des orchestres qui allaient y jouer. Puis dans l'après-midi, ils iraient se baigner sur la plage du Bundi, là où ont eu lieu les compétitions de volley-ball de plage aux Jeux olympiques de Sydney. Et il ajoutait, quand nous avons décidé de descendre et de marcher, qu'en dépit des bouchons et des manifestations et de la vie chère à Sydney, c'était secondaire quand on a des enfants. Tout ce dont ont besoin les enfants, à Noël comme tous les jours, c'est de l'amour.