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Le Journal
Volume 36 - numéro 14 - 1er septembre 2004

ACTUALITÉ JURIDIQUE
Verdict sur une chasse gardée
Le départ d'un grand visage de la Justice
Les témoignages sous contrainte sont constitutionnels
Sauvée de la disparition...
Les rentrées judiciaires
Nouvelles modalités
Nomination de quatre juges
Napoléon fête son bicentenaire
Y a-t-il un juge dans la salle?
Avis d'élection à l'AAP
Le Centre d'accès à l'information juridique se déploie à belle allure
Bedford signe avec Bayonne
Les avocats, c'est pas tous des menteurs!
Après, c'est toujours trop tard
ASSEMBLÉES GÉNÉRALES ANNUELLES
Toujours plus... pour les citoyens
Avis de convocation
CHRONIQUES
TRIBUNE LIBRE
BARREAUX DE SECTION
RECENSIONS JURIDIQUES
PROPOS DU BÂTONNIER
PARMI NOUS
COMITÉ DE DISCIPLINE
BARREAU DE MONTRÉAL
DANS LES ASSOCIATIONS
COLLOQUES, CONFÉRENCES, SÉMINAIRES...
La table est dressée
Un domaine parfois méconnu des avocats
Un congrès qui vaut son pesant d'or
JURIPORTAIL
Juste pour teaser
Ce n'est pas un site Web, c'est un secrétaire
LE DÉPART D'UN GRAND
Témoignage du bâtonnier Gérard Sabater
Un homme pour la Justice
L'avocat et le contrat social
Les grandes étapes de la carrière du bâtonnier Masse
Témoignage de Jean-Louis Baudouin, juge à la Cour d'appel du Québec

Le départ d'un grand visage de la Justice

Louise Otis, juge à la Cour d'appel du Québec

L'amie qui fut ses yeux pour les mots des derniers jours a accepté l'invitation du Barreau à prendre la plume pour raconter un peu l'âme d'un grand humaniste, un homme qui, s'il a marqué le droit de tant de façons, a surtout marqué des cœurs.

Nous nous sommes peu connus avant. Avant la maladie, avant l'orage, avant la débâcle du corps. Nous avons noué des liens pendant. Pendant la dernière saison, le dernier abordage. Il ne me connaissait pas beaucoup, mais il me pressentait parfaitement. Il m'a permis de le connaître, et je me suis mise à l'aimer profondément. Comme un frère, un père, un grand soleil! J'ai eu le privilège de voir l'amour, si fort, presque tangible, dans le regard de sa merveilleuse Anne-Marie, de Pom, Laurence, Béatrice et tant d'autres...

M<sup>e</sup> Masse au tout début de son bâtonnat, en 1996.
Me Masse au tout début de son bâtonnat, en 1996.

Au cours des trois dernières années, nous avons partagé deux grandes passions : l'Île-aux-Grues et les Russes.

Quel merveilleux voisin, qui m'a appris à lire les couchers de soleil de l'île et la profondeur du temps, la lenteur aussi. Jamais, en ces saisons, je n'entendis Claude se plaindre de son sort. Une fois seulement, lorsqu'il vint me rendre visite un soir, alors que je peinais sur mon jardin. Bêchant, ratissant, je ne levai guère la tête, jusqu'au moment où je l'entendis pleurer, incliné dans son fauteuil : « Je crois que je vais perdre la voix, maintenant. » Je détachai mon tablier, abandonnai la bêche et partis avec lui sur le petit promontoire en face de la maison. Nous vécûmes, en silence, dans la plus parfaite lenteur, un coucher de soleil qui embrasa l'île. Un « numéro un », comme il se plaisait à dire en évaluant les couchers de soleil. Il partit rasséréné... Je marchai toute la nuit.

À l'été 2002, je rentrai dans l'île avec mes dossiers, mes jugements à écrire et mes livres ­ toutes ces vies à rêver! Je lui demandai : « As-tu déjà lu Guerre et paix, de Tolstoï? » Lui qui avait tellement lu me répondit : « Étonnamment, non! » Je fis venir de la ville une édition de la Pléiade, et nous fûmes témoins, cet été-là, de l'invasion de la Russie par Napoléon. Par intervalles, nous faisions le point et ramenions la marche de l'histoire dans notre île par la magie des mots, par le génie de Tolstoï.

Le bâtonnier Claude Masse recevant la Médaille du Barreau des mains du bâtonnier Francis Gervais (2002).
Le bâtonnier Claude Masse recevant la Médaille du Barreau des mains du bâtonnier Francis Gervais (2002).

Puis, l'été dernier, ce fut Andreï Makine... La Musique d'une vie le transporta, et tous les autres livres de cet auteur, qu'il lut sans moi. Finalement, en novembre, alors qu'il ne pouvait plus tenir un livre lui-même, je lui proposai de devenir sa lectrice, le temps d'une vie qui se termine, le temps de La Femme qui attendait, le dernier Makine. Pendant la lecture, je détachais son masque respiratoire lorsqu'il m'en faisait signe, afin qu'il puisse commenter l'œuvre, l'admirer, s'indigner et rire! Puis, par l'enchantement d'un moment de grâce, Makine vint lui-même à Montréal lire quelques pages de son œuvre avec son fort accent russe. Claude avait pressenti le suicide de cette femme qui attendait depuis 30 ans l'homme qu'elle aimait. Pour une rare fois, il se trompa. Elle vit encore.

Et Claude aussi. Dans mon cœur, dans la mémoire de tous ceux qui l'ont aimé.

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