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Le Journal
Volume 36 - numéro 18 - 1 novembre

ACTUALITÉ JURIDIQUE
Et si la panacée résidait dans un changement de culture
Québec vise un partenariat public-privé
Remplacement n'égale pas addition
En choeur plutôt qu'en canon
Vague de nominations à la magistrature du Québec
Les médecins ont-ils droit à une justice équitable?
La recherche en droit explose
Le destin des codes
La Charte et la chari'a
Modèle d'ordonnance
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE
L'accessibilité de la justice demeure prioritaire
CHRONIQUES
TRIBUNAL DES PROFESSIONS
BARREAUX DE SECTION
RECENSIONS JURIDIQUES
PROPOS DU BÂTONNIER
PARMI NOUS
COMITÉ DE DISCIPLINE
BARREAU DE MONTRÉAL
DANS LES ASSOCIATIONS
COLLOQUES, CONFÉRENCES, SÉMINAIRES...
Le temps des responsabilités
Contrecoups du nine-eleven
REGARD SUR LE DROIT
Manipulation des consciences ou devoir justifié

Gestion du travail

Et si la panacée résidait dans un changement de culture

Guylaine Boucher 

Abandon, renonciation, capitulation... ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre celles qui tirent leur révérence et quittent la profession.

C'est bien connu, les femmes sont de plus en plus nombreuses à pratiquer le droit. Ce qui l'est moins, c'est que, devant l'impossibilité de concilier travail et vie personnelle, elles quittent aussi la profession en très grand nombre après quelques années. Plus étonnant encore, selon Jeannine David-McNeil, professeure honoraire à HEC Montréal et spécialiste de l'équité salariale, un pourcentage grandissant de jeunes hommes font le même calcul. Résultat, si rien n'est fait, l'industrie pourrait bientôt être aux prises avec un grave problème de pénurie de main-d'oeuvre. Quand le changement s'impose... par-delà la féminisation de la profession.

Jeannine David-McNeil, professeure honoraire aux HEC Montréal et spécialiste de l'équité salariale et professeure honoraire, HEC Montréal
Jeannine David-McNeil, professeure honoraire aux HEC Montréal et spécialiste de l'équité salariale et professeure honoraire, HEC Montréal

En 1999, Fiona M. Kay, sociologue à l'Université Queen's, effectuait un sondage auprès des membres du Barreau du Québec afin d'évaluer les différences de statut et de revenus entre avocates et avocats. Les résultats obtenus sont éloquents. Non seulement les femmes (45 000 $ à 49 000 $) gagnent encore moins que les hommes (65 000 $ à 69 000 $), elles sont aussi plus nombreuses à se dire insatisfaites de leurs conditions de travail, notamment en ce qui a trait au congé de maternité. Autre fait étonnant, les femmes sont aussi plus nombreuses à planifier un changement de carrière et à se chercher activement un autre emploi.

Argent et culture

Pour Jeannine David-McNeil, ces chiffres s'expliquent de diverses façons. En matière salariale, le fait que les femmes soient présentes en plus grand nombre dans des champs de pratique moins lucratifs, le droit de la famille, par exemple, peut expliquer en partie la situation. Le nombre moins élevé d'heures facturées par les femmes est aussi en cause. Encore aujourd'hui, le fait que les responsabilités familiales reposent majoritairement sur les épaules de femmes influe également sur les résultats. Mais cela n'explique pas tout. Selon la spécialiste, la culture inhérente à la pratique en cabinet est également très largement responsable des constats effectués. Malheureusement, insiste-t-elle, le milieu en est moins conscient. « De plus en plus souvent, les dirigeants de grands cabinets se plaignent d'avoir investi sur quelqu'un et de le voir partir après quatre ou cinq ans. Ils déplorent cette situation, mais, malheureusement, ils ne voient pas en quoi la culture qu'ils entretiennent dans leur milieu de travail a contribué à créer le problème. Il n'y a pas si longtemps, ils géraient des personnes qui avaient toutes les mêmes ambitions et qui voulaient pratiquer leur profession de la même façon. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, mais on continue de faire les choses comme si rien n'avait changé. »

Nombre d'heures facturables extrêmement élevé, disponibilité quasi illimitée, participation aux activités sociales et autresÉ Selon l'experte, la situation est devenue difficile pour nombre d'avocats, et pas uniquement pour les femmes ayant une famille. « Lorsqu'on parle du désir de changer les façons de faire, on a souvent tendance à l'attribuer aux femmes, mais, concrètement, elles ne sont pas les seules à trouver les exigences liées à leur profession très ou trop élevées. De plus en plus de jeunes avocats me disent qu'ils ne pensent pas être en mesure de tenir le coup. Ils ne veulent pas devoir être présents sept jours sur sept au bureau et travailler 60 heures semaine pour pouvoir remplir leur quota et progresser. Ils veulent avoir du temps pour eux. »

Au-delà de la difficulté de disposer de son propre temps, plusieurs déplorent aussi, selon Jeannine David-McNeil, la vitesse à laquelle le travail lui-même doit être effectué. « La profession d'avocat exige de la réflexion. Il faut se tenir au courant de tout ce qui se fait : ça suppose un recul. Une personne qui travaille 60 heures n'a pas le temps de se ressourcer, de repenser les choses et de trouver des manières originales d'aborder les situations. Si quelqu'un facture moins, mais qu'il a le temps de réfléchir et qu'il fait avancer la jurisprudence, cela a une valeur, et il faudrait que ce soit reconnu. Malheureusement, ce n'est pas le cas en ce moment, et plusieurs trouvent ça difficile. »

Attaquer le problème de front

Divers changements permettraient d'endiguer la désertion de plus en plus accentuée de la profession après quelques années. Des changements dans les façons de penser, mais aussi de faire. « Dans les années 70, les cabinets comptables étaient aux prises avec les mêmes problèmes que connaissent aujourd'hui les avocats. Les femmes n'étaient pas très bien perçues, et la main-d'oeuvre qualifiée se faisait rare. Ils ont ouvert leurs portes toutes grandes aux femmes en modifiant leurs façons de faire, et, aujourd'hui, non seulement la diversité de compétences et de cultures se vit très bien dans les grands cabinets de comptables, mais les clients sont satisfaits. »

En finir avec le « solo »

De l'avis de Jeannine David-McNeil, le fait, par exemple, de travailler en équipe a permis de faciliter la pleine contribution des femmes dans la profession et, par conséquent, leur rétention. « Lorsque le travail se fait en équipe, tout le monde est responsable. Une femme peut prendre un congé de maternité et reprendre ensuite sa place sans trop de difficulté au sein d'une équipe. Le milieu juridique aurait avantage à adopter une telle façon de faire les choses, entre autres raisons parce que ça permettrait de partager à plusieurs le fardeau des heures facturables, ce qui rendrait la situation moins difficile pour tout le monde, y compris les hommes. »

La facturation par forfait plutôt qu'à l'heure devrait aussi être prise en considération, selon la spécialiste. Aux États-Unis, de plus en plus de cabinets fonctionnent par enveloppe de temps prédéterminée pour chaque catégorie de dossier. « Ils disent à leurs clients, une procédure de divorce, par exemple, coûte en moyenne 4 000 $, et c'est ce qu'il vous en coûtera, à moins que des situations hors de l'ordinaire surviennent. C'est apprécié des clients qui savent à l'avance à quoi s'en tenir, et aussi des avocats qui affirment éprouver moins de pression. »

Plus encore, d'après Jeannine David-McNeil, cette approche favorise l'efficacité. « Beaucoup de femmes avocates que j'ai pu rencontrer m'ont dit être pénalisées par le mode de facturation à l'heure notamment parce qu'elles sont efficaces et effectuent en deux heures ce que leurs collègues masculins mettent trois heures à faire. Dans un mode de facturation par forfait, ce préjudice ne tient plus. C'est l'efficacité qui est récompensée. »

Analyse au pied carré

D'un point de vue plus économique, celle qui s'est notamment fait connaître pour ses travaux à l'Institut d'économie appliquée des HEC prône également une révision des coûts de fonctionnement. « Dans une certaine mesure, le calcul que font les dirigeants de cabinet est simple. Ils emploient tant de personnes, qui occupent tant d'espace. Chaque pied carré utilisé a donc un coût qu'ils doivent rentabiliser, d'où les obligations de temps facturable qui assurent que les frais seront couverts. Tout cela peut être revu si on accepte de réduire les frais fixes. Qui a dit que les cabinets d'avocats doivent nécessairement présenter l'image qu'on leur connaît en ce moment ? Quel client se plaindrait d'une réception plus petite ou plus modeste ? Combien d'avocats seraient prêts à voir diminuer la pression exercée sur eux, en échange de quelques mètres carrés de moins de bureau ? Beaucoup, probablement. Il faut par contre poser la question et, ça, les dirigeants de cabinet ne le font pas. »

Porte-étendard

C'est donc à un changement complet de culture que Jeannine David-McNeil convie les propriétaires et dirigeants de cabinet. Cette transformation devra, selon elle, émaner d'un organisme plus neutre, comme le Barreau du Québec. « Les femmes, qui sont en quelque sorte les premières à protester en silence en quittant la profession, ne sont pas en position de revendiquer des changements aussi importants dans les façons de faire. Par contre, un comité de réflexion du Barreau qui aborderait le sujet sous l'angle de la rétention de la main-d'oeuvre - parce que c'est bien de cela qu'il s'agit ici - pourrait influencer et forcer le changement. »

Le gain d'une réduction

Selon la professeure, le rôle du Barreau du Québec dans le dossier est d'autant plus pertinent qu'un changement dans les manières de faire permettrait aussi d'accroître l'accessibilité de la justice. « Un cabinet d'avocats qui réduit ses frais fixes et qui peut réduire ses taux horaires se rend du même coup plus accessible. C'est un des enjeux majeurs de l'heure pour l'industrie juridique. Il ne faut pas se leurrer. Mises à part les grandes sociétés, comme Radio-Canada ou d'autres, bientôt, très peu de clients, même corporatifs, pourront payer les honoraires des avocats. Adapter les façons de faire, en faisant preuve notamment de plus de flexibilité et de diversité dans les approches, serait payant. Non seulement ça permettrait de retenir les avocats compétents, mais ça permettrait aussi d'élargir le bassin de clientèle. À en juger par ce qui se passe en ce moment, il n'est pas certain que les cabinets soient prêts à endosser une telle vision des choses, mais il faudra bien qu'un jour quelqu'un se lance le premier, et les autres suivront. Le Barreau peut donner le ton. »

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