Pierre-A. Michaud, ancien juge en chef de la Cour d'appel
L'ancien juge en chef de la Cour d'appel du Québec, Pierre-A. Michaud, à l'instar des trois autres panélistes sur la tribune de la PLÉNIÈRE du Congrès du Barreau du Québec, n'a pas craint de décrier et de montrer du doigt les ratés du système judiciaire, et d'interpeller le gouvernement. Avec le journaliste-analyste Michel C. Auger, du Journal de Montréal et de TVA, Me Martin Cauchon, ex-ministre fédéral de la Justice, et Me Louise Rozon, ancienne directrice d'Option consommateurs, nouvellement régisseuse à la Régie de l'Énergie, il a pris part à un sérieux examen de l'état de la situation à partir d'une interrogation éloquemment posée par les organisateurs de la plénière : La justice! Quelle justice?
Dans une formule totalement renouvelée et haute en couleur, les panélistes étaient « cuisinés » selon une formule librement inspirée de l'émission de télé « Tout le monde en parle ».
Le journaliste-analyste Michel C. Auger et Me Martin Cauchon, ex-ministre fédéral de la Justice |
TAC com, une firme de communication, avait été engagée par le comité organisateur pour mettre au point ce concept inédit pour une plénière.
Afin de créer une ambiance rythmée, la compagnie avait choisi de mettre en scène des comédiens et un musicien, et de placer au centre de la dynamique une professionnelle de la communication, Marie Doyon, chargée de stimuler la discussion au cours du débat.
« La justice! Quelle justice? Tout le monde en parle. Et nous allons en débattre. Croyez-moi cela va être du sport! » Voilà les mots qu'a lancés l'animatrice pour lancer la plénière. L'échange dynamique et ouvert qui s'en est suivi, avec sa liberté de ton propre au débat public, a été au rendez-vous. Les quatre invités, appelés à « donner leur 110% », ont débattu de façon originale de la question de la place de la justice dans la société québécoise. Chacun, à tour de rôle, a fait face aux « questions en rafales », à d'autres « qui tuent » et à certaines qualifiées de « marteaux-piqueurs ».
Jean-Jacques Lamothe, Marie Doyon et Danielle Desrosiers de TAC com |
À l'appui de ses dires, l'ancien juge soumet cet exemple : « Quand j'étais juge à la Cour supérieure, raconte-t-il, il y avait des journées où j'entendais cinq requêtes contestées. Et jamais le lendemain, je n'ai vu un titre où on aurait dit : "Hier, le juge Michaud a entendu cinq requêtes et a rendu une excellente décision dans chacun des cinq cas." Jamais, on a dit ça. Pourtant, c'est la normalité de ce qui se passe dans les palais de justice. »
Ailleurs dans la société, enchaîne-t-il, le tableau n'est guère plus reluisant. La question ne constitue pas une grande priorité. Ainsi, les tribunaux ont été les dernières institutions dans tout l'appareil gouvernemental à être informatisées. Ça donne une bonne indication à cet égard, laisse-t-il tomber.
Les comédiens de TAC com étaient accompagnés du claviériste Éric De Gagné |
La question est de savoir, rétorque Louise Rozon, si la gestion par crise débouche sur les solutions les plus efficaces. On en trouve, certes, convient-elle, « mais ce ne sont pas nécessairement les meilleures et ce ne sont pas toujours les solutions les plus urgentes à apporter».
L'ancien juge Pierre-A. Michaud et Me Louise Rozon |
Aujourd'hui, 22 ans plus tard, poursuit-il, on annonce enfin une réforme à l'Aide juridique. « Bravo! s'exclame-t-il. J'ai dit au ministre Marcoux qu'il avait un début fulgurant puisque quelques jours après son assermentation, [il y a] déjà une réforme à l'Aide juridique. On s'attend à ce que tous les autres dossiers débloquent aussi rapidement! »
L'un des problèmes, renchérit Michel C. Auger, c'est la conception même que se fait la société du rôle d'un ministre de la Justice. Celui-ci est vu avant tout comme un gestionnaire de crise. « On veut, soutient le journaliste, qu'il soit le gars qui n'échappe pas le ballon quand il y a une crise. »
Il s'agit bien sûr d'une excellente procédure pour les citoyens, commente Louise Rozon. Cependant, signale-t-elle, bien des entreprises tentent actuellement de se prémunir contre ce phénomène en ajoutant dans leur contrat de consommation ou d'adhésion des clauses d'arbitrage obligatoire. De cette manière, on entend forcer les clients à passer par l'arbitrage sur une base individuelle.
C'est pourquoi la société a tout intérêt, selon lui, à se pencher sur une solution pratique comme l'assurance juridique. Cette question, croit-il, n'a pas encore été suffisamment prise au sérieux au Canada.
Les gouvernements, dit-il, se doivent d'explorer les possibilités dans ce domaine. Il y a là un terrain où ils peuvent « intervenir conjointement avec le contribuable, avec les syndicats ». En bout de ligne, entrevoit-il, les solutions mises en place pourraient s'avérer efficaces et économiques tout en garantissant une meilleure accessibilité à la justice.
L'assurance juridique, considère Pierre-A. Michaud, représente une « idée formidable ». L'ancien juge regrette toutefois le faible taux actuel de pénétration du produit au sein des foyers québécois; surtout lorsqu'on le compare à celui d'un pays comme la Suède. Là-bas, la majorité des gens détient ce genre d'assurance. Il y a, reconnaît-il, un grand travail de sensibilisation à faire.
Et puis, de dire ce dernier, il existe une catégorie de délais avec laquelle on doit composer. À la Cour d'appel, par exemple, le processus exige une période de 210 jours, soit le laps de temps nécessaire pour mettre en état un dossier. À la Cour supérieure et à la Cour du Québec, on a besoin de 180 jours.
Bien sûr, concède l'ancien magistrat, six mois c'est encore bien long pour le citoyen. Sans compter qu'ensuite, il y a le procès, le jugement et une possibilité d'appel. « Je pense, évalue-t-il, qu'on peut encore améliorer les délais, mais pas de façon significative. »
Me Louise Rozon |
Elle rappelle à cet effet les statistiques troublantes enregistrées ces dernières années au Québec montrant une baisse importante des causes présentées devant les tribunaux.
Faisant écho à cette question des délais d'attente, Michel C. Auger convient qu'ils ne représentent plus un problème du point de vue des citoyens. « Le problème du citoyen, montre-t-il du doigt, c'est David contre Goliath. Quand il se fait poursuivre, il se fait poursuivre par une machine qui est tellement plus grosse que lui. »
L'ancien juge Pierre-A. Michaud |
C'est le rôle de la magistrature, soutient-il, d'initier ce genre d'actions. Prêchant par l'exemple, il a, dès 1992, proposé aux spécialistes en droit de la famille une réforme dans ce domaine. Dans le but de mettre fin à la surenchère au chapitre des expertises en matière de garde d'enfants, il a suggéré que le juge nomme lui-même le seul expert autorisé en ces affaires. Du coup, la fiabilité du spécialiste aurait été plus reconnue, et on aurait réduit les coûts de moitié. Mais cette réforme, se désole-t-il, se fait toujours attendre. « Je n'en reviens pas, s'étonne l'ex-juge, qu'elle ne soit pas faite. »
Un grand nombre d'actions existent déjà dans ce domaine, observe Louise Rozon. Elle cite à cet égard le travail accompli par Éducaloi, « une initiative qui est extraordinaire ». Mais, ajoute-t-elle, il est très important de savoir « que malheureusement 50 % des citoyens ont de la difficulté à lire et à écrire ». C'est pourquoi il lui apparaît souhaitable de rechercher, en parallèle, d'autres mécanismes de diffusion et de vulgarisation de l'information. Il faut regarder, suggère-t-elle, du côté des sessions d'information, du côté de la radio et même explorer le potentiel que recèle le théâtre.
Il y a un effort à faire de la part des gouvernements, approuve l'ancien ministre Cauchon, pour se rapprocher des contribuables.
Il y avait à l'époque, se défend le journaliste, un contexte bien précis à dénoncer : celui d'un « dérapage juridique ». Encore aujourd'hui, assure-t-il, il signerait cet article.
Des textes comme celui-là, lui reproche Martin Cauchon, encouragent une mauvaise perception de la profession juridique et du système judiciaire. « On aurait besoin d'un coup de main de temps à autre de la part des médias », rajoute Pierre-A. Michaud, qui dit regretter l'effet démoralisant provoqué par la diffusion d'un autre reportage dans la presse, celui-là lié à la question de la réforme du mode de nomination des juges.
Me Martin Cauchon |
« Je pense, rétorque Louise Rozon, que le système a beaucoup à faire pour améliorer son image. Ce n'est peut-être pas aux journalistes à faire cela. » Des initiatives de vulgarisation, axées sur la transparence - comme ce que faisait la défunte, mais « excellente », émission de télévision « La Cour en direct » - aideraient, selon elle, à améliorer l'image de la justice.
Il raconte, à cet égard, une anecdote qu'il a vécue à Saint-Jérôme avant que ne soient entrepris les travaux visant à doter la ville du palais de justice tel qu'on le connaît aujourd'hui. À l'époque, il devait souvent se rendre siéger dans l'édifice, mal aménagé, de la localité. Un jour, au sortir de la salle où il venait de rendre une décision, il doit s'engager dans un corridor bondé de gens qui attendent. Soudain, deux individus lui donnent une tape dans le dos en s'écriant : « Attaboy, judge! »
Devant l'incongruité de la situation mise en évidence par son confrère, Martin Cauchon ne peut que se dire en accord avec lui. « Quand on entre dans un palais de justice, déclare l'ex-ministre, et que les gens sont entassés dans le corridor et qu'on entend des "Attaboy, judge!" comme le disait M. Michaud, cela contribue au cynisme par rapport au système judiciaire. »
Michel C. Auger |
« Le temps est venu, épilogue Pierre-A. Michaud, pour que le ministère de la Justice soit un ministère puissant au cabinet, que le ministre de la Justice ait un rapport de force important à l'intérieur du cabinet et vis-à-vis du Conseil du trésor. » Et Louise Rozon de renchérir : « On est dû pour une réforme majeure! »