Ce qui modèle nos agir, et ce qui module nos dire et nos taire dans mille facettes de nos vies prend place dans les pages de ce Journal, pour la simple raison que le droit dessine et sculpte tous les pans de vie en société. Pourquoi dès lors si peu d'écho de ces pages dans cette société?
Il est une absence de relais entre la parole prise dans le Journal par les avocats, la magistrature et les chercheurs en droit et l'oreille de ceux dont il est question dans cette parole.
J'ai vécu de douloureuses indignations à la lecture de maints textes que j'ai publiés. J'ai été mise au parfum de réalités et d'injustices soigneusement ensilencées par la presse «non corporative», parce que manque de relais de cette information.
Les journalistes de l'équipe du Journal ont levé des voiles sur les visages si méconnus que prend la justice, entre autres fois, lorsqu'elle est défendue et enseignée sur les plus humbles tribunes : au cœur de l'Afrique, où un dénommé Me Luc Côté a dû rassembler des ossements, ou encore là où l'avocate Nathalie Roy force les portes des écoles secondaires et les réticences d'adolescents dits difficiles pour y semer la passion de la connaissance du droit; là où des avocats qui n'ont de cesse de rappeler aux gouvernants que le traitement réservé «par la machine» aux victimes d'actes criminels manque cruellement d'humanisme; là où des avocats qui plaident sur les Collines pour que cesse l'appauvrissement du citoyen qui a défendu ses droits, et à qui un juge avait pourtant donné raison; là où des avocats refusent net que le Québec ait 2 visages de justice à offrir : la rapide et celle du «quand ça adonnera».
Le droit est immanent à nos vies. Et de réaliser, au cours de cette année, à quel point ce « parent de tout » est un « parent si pauvre », en ce sens qu'il est méconnu, je n'ai pu que m'indigner.
Le Journal du Barreause doit de prendre la place qui lui est impartie dans ce que d'aucuns nommeraient «La Cité», et de faire œuvre de liaison entre le droit et le citoyen. Qu'on ne crie pas illico à la lubie... je sais pertinemment que cette publication n'entre pas tous azimuts - et ne le fera - dans les foyers ni les kiosques à journaux, ce n'est point là sa visée.
Mais elle a l'heur d'avoir quelque antenne susceptible de devenir relais de premier choix : journalistes de la presse régulière, analystes de la scène juridique, ceux du « beat » judiciaire, éditorialistes et columnists. Il est, dans les pages du Journal du Barreau, un lot suffisamment grand de mises au jour d'injustices, d'irrégularités inadmissibles, d'innovations dans les procédures pour mieux servir les citoyens, qu'il se trouve là, pour qui cherche un sujet « nouvellable », une manne d'avenues.
Nombre de membres du Barreau le savent déjà. Plusieurs m'ont confié lire différemment le Journal depuis quelques mois, y consacrant plus de temps parce qu'y ayant trouvé des sujets et des enjeux qui les interpellent.
Le Journal du Barreaua son columnist, oui; mais il lui faut encore des voix. Aussi, ai-je entrepris de retirer des pages du Journal la traditionnelle «Tribune libre» - relayée à la fin de la publication et, de ce fait, parfois perçue comme un espace négligeable où caser les voix qu'on ne veut pas vraiment entendre - et d'y substituer un espace plus «visible» sous une appellation neuve.
Le titre donné à cet espace du dire a malheureusement été «théâtralisé» à l'occasion d'une désormais célèbre «échauffourée» entre des journalistes et un Bernard Landry en campagne électorale! Il n'en demeure pas moins que ce titre est ce qui peint le mieux les mots qu'accueillera cette page : Audi alteram partem.
Dans la présente édition, 3 professeurs de droit, dont Ghislain Otis, signent un plaidoyer relatif à la récente sortie du juge Michel Robert; 3 avocates, dont Me Suzanne P. Boivin, pressent le Syndic du Barreau de revoir ses positions relativement à la vie personnelle des membres de l'Ordre; et le journaliste Mohamed Lotfi apostrophe la ministre Houda-Pepin sur la question des tribunaux islamiques. C'est là, je crois une première belle envolée!
Si j'avais un souhait, un seul, à formuler, ce serait que vous trouviez dans ce Journal la nourriture intellectuelle que j'y trouve. Je suis arrivée à la barre de ce navire il y a un an avec, je le confesse, certains préjugés. Ce que j'ai appris à la lecture de ces centaines de pages - et je lis chaque mot de chaque article! - c'est que ma maîtrise en science politique m'a peu enseigné sur la manière dont cet univers du droit en est un éminemment politique.