Et pourtant, je n'arrive pas à saisir la pertinence de cette résolution de l'Assemblée nationale du Québec, adoptée le 2 juin dernier, qui s'oppose « à l'implantation des tribunaux dits islamiques au Québec et au Canada ».
L'initiatrice de cette résolution est Mme Fatima Houda Pépin, députée de La Pinière. À deux reprises, tout récemment, elle est venue jouer la musulmane modérée de service aux émissions Pourquoi pas dimanche? et Indicatif Présent, de la radio de Radio-Canada. Par les deux animateurs, sa démarche a été qualifiée de courageuse et d'héroïque!
Je trouve louche - pour ne pas dire lâche - qu'une députée de religion musulmane présente à l'Assemblée nationale une résolution qui s'oppose « à l'implantation des tribunaux dits islamiques au Québec et au Canada ». Les membres de l'Assemblée nationale croient-ils donner plus de crédibilité à cette résolution parce que c'est une députée musulmane qui la présente? Croient-ils, de cette manière, mieux se rapprocher de la communauté musulmane du Québec?
Tant qu'à adopter une résolution pour renforcer le principe de l'égalité de toutes et tous devant la loi et, par l'occasion même, celui de la laïcité, pourquoi aucun des députés n'a eu l'idée de proposer un amendement pour remplacer le mot « islamique » par le mot « religieux »?
La résolution adoptée le 2 juin dernier à l'Assemblée nationale vise une communauté en particulier au lieu d'aborder le problème dans sa globalité.
En France, si le voile est interdit à l'école, c'est pour se conformer à une loi qui interdit tout « signe ostensible de religion ».
L'ancien bâtonnier du Québec, Me Denis Mondor, le 4 mars dernier, a déclaré : «Le principe de la diversité culturelle n'implique pas l'instauration de juridictions d'exception, telles que l'arbitrage religieux en matière familiale. Au contraire, [le Barreau du Québec] croit fondamental que le système de justice soit unique et applicable à tous les justiciables quelle que soit leur religion ou leur appartenance à une communauté culturelle.» Voilà une déclaration avec laquelle je suis tout à fait à l'aise parce qu'elle ne vise aucune communauté en particulier.
Je ne peux pas reprocher à Mme Houda Pépin son ambition de devenir la prochaine ministre de l'Immigration, mais avec un tel manque de nuance et d'élégance, elle risque plutôt de perdre la confiance de plusieurs membres de sa propre communauté. De toute façon, Mme Fatima Houda Pépin représente d'abord ses propres électeurs à l'Assemblée nationale. Elle qui rappelait, dans ces deux émissions, avec raison d'ailleurs, qu'un imam ne devrait avoir d'autorité sur personne et ne jouit d'aucune représentativité, je trouve ironique qu'elle se donne la légitimité de parler au nom des musulmans modérés.
Un musulman modéré n'aurait jamais contribué à la stigmatisation d'une culture qui souffre déjà d'amalgame et de confusion dans la perception des non-musulmans. Mme Houda Pépin ne fait pas preuve de courage ou d'héroïsme, mais de récupération politique.
À la place de la députée de La Pinière, en tant que démocrate, je militerais plutôt pour un renforcement des lois du Québec pour décourager toute valeur rétrograde venant de quelque religion que ce soit. Je militerais pour une laïcité qui ne doute pas d'elle-même. Une laïcité qui tuerait dans l'œuf toute intrusion qui ferait reculer les droits acquis des femmes. Une laïcité contre la montée du communautarisme. Dans le contexte qui nous occupe, ça ne serait ni héroïque ni courageux. Ça serait simplement la suite logique des choses.
Au Québec, les tribunaux rabbiniques ont droit de cité. Selon la Loi québécoise, les beth din - expression signifiant « maison de la loi », en hébreu -, sont en effet habilités à dissoudre des unions sur le plan religieux. Les beth din tranchent aussi des disputes touchant la garde des enfants ou le partage des biens. Sur le site Web www.mk.ca, on présente d'ailleurs ses tarifs et la liste de ses services d'arbitrage, en matière commerciale, mais aussi matrimoniale.
Que doit-on retenir d'une résolution qui interdit à une communauté ce que la loi tolère déjà pour une autre? Sommes-nous vraiment, toutes et tous, égaux devant la loi?
Dans ces deux entrevues sur les ondes de Radio-Canada, Mme Houda Pépin a répété à plusieurs reprises le mot « rétrograde », en parlant de l'islam.
C'est le mot qu'on veut entendre d'un musulman ou une musulmane modérée. Le mot qui dit tout haut ce que certains Québécois bien pensants pensent tout bas. Je répète, je ne suis ni pratiquant ni croyant, mais je connais assez bien l'islam pour ne jamais le réduire à un mot. Surtout en sachant que je m'adresse à des gens dont la plupart ne savent plus quoi penser d'une religion perçue principalement à travers les conflits du Moyen-Orient.
Mme Houda Pépin sait bien que l'extrémisme ou le fondamentalisme de certains musulmans n'est pas le fruit du hasard. Je ne partage nullement les idées des intégristes, mais je ne vois pas et je refuse de voir les intégristes musulmans comme des extraterrestres. Les rejeter à coup de résolutions et de tournées médiatiques les visant particulièrement les rend encore plus motivés, plus mobilisés et plus violents. Cela leur donne davantage l'impression d'être des victimes.
Si on se fie à leurs réactions, à la suite de l'adoption de la résolution, certains avaient l'air de la recevoir comme un cadeau. Si la résolution s'opposait à tout tribunal religieux, évidemment la réaction n'aurait pas été la même. J'aurais été parmi les premiers à dire : bravo. Cela dit, même Tarik Ramadan, dont je ne partage pas du tout les idées, a déclaré dernièrement lors d'un colloque à Montréal qu'il est absolument contre l'instauration de tout tribunal islamique au Canada.
Par ailleurs, parler uniquement de l'agenda politique des extrémistes ne suffit pas pour mieux expliquer et connaître le phénomène islamiste qui, je le rappelle, est relativement récent. Un phénomène transitoire qui reflète une situation politique internationale complexe. Un phénomène dont la naissance ne relève pas uniquement de l'idéologie religieuse. La meilleure façon de le combattre, c'est d'abord de le comprendre. Quel que soit l'effort intellectuel que cela exige.
Le Parlement du Québec voulait passer un message clair pour calmer ou décourager les ambitions de quelques musulmans extrémistes du Québec. Je crains que l'effet pervers d'une telle résolution n'en rajoute à ce climat d'insécurité que certains politiciens occidentaux récupèrent au profit de leurs propres agendas.
Les musulmans modérés ne s'expriment pas beaucoup dans les médias, par peur des représailles des extrémistes. C'est ce que l'animateur de l'émission Pourquoi pas dimanche? a laissé entendre lors de cette entrevue avec Mme Houda Pépin. Je crois qu'il y a une raison plus importante, c'est la peur d'être récupéré par des journalistes et certains animateurs, qui se font un plaisir d'entendre un musulman dénoncer ou rejeter d'autres musulmans (dans les émissions françaises, c'est devenu un cirque); si vous appelez ça courage et héroïsme, moi, j'appelle ça du cirque.
Il ne faut pas s'attendre toujours des musulmans modérés à dire ce qu'on veut entendre. Il y a des musulmans modérés plus nuancés que d'autres. Ceux-là, on ne les invite pas. On ne les écoute pas. « Viens à mon émission me dire ce que je veux entendre ». C'est la formule privilégiée de certains médias.
Je respecte assez notre Assemblée nationale et les hommes et les femmes qui y siègent pour me donner le droit de critiquer cette dérive qui me rappelle une autre.
Ce n'est pas la première fois que mes concitoyens et concitoyennes élus adoptent à l'unanimité une résolution sans la méditer profondément. Rappelons-nous celle votée contre Yves Michaud!
« La politique, c'est l'art de se servir des gens », dit Paul Valery. J'ai peur que la députée de La Pinière n'en abuse au profit de son propre agenda.
Mohamed Lotfi
Journaliste, et réalisateur de l'émission radiophonique Souverains anonymes, avec les détenus de la prison de Bordeaux